20/03/2015

Sceau, seau, saut, sot

 

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Ah, ces homonymes ! Il suffit d'une faute de frappe ou d'inattention pour que votre phrase ne veuille plus rien dire. En cette Journée internationale de la Francophonie, un décryptage s'impose.


Le mot "sceau" vient du latin sigillum, "figurine, statuette; cachet, sceau; signe, marque", lui-même dérivé de signum, "marque, signe, empreinte". Un sceau est un cachet officiel dont l'empreinte est apposée sur des actes pour les authentifier ou les fermer de façon inviolable, d'où le verbe "sceller": le sceau de l'État. En France, l'appellation "garde des Sceaux" désigne le ministre de la Justice. Cette appellation vient du fait que sous l'Ancien Régime, le chancelier, chef de l'administration judiciaire, était chargé de conserver les sceaux royaux. L'apposition du sceau royal sur les décisions de justice rendues par le roi attestait de leur authenticité et était indispensable pour ordonner leur exécution.

Le mot "sceau" désigne aussi l'empreinte en relief faite par ce cachet, ainsi que le morceau de cire ou de plomb portant cette empreinte.

Par analogie, le "sceau-de-Salomon" est une plante des bois à petites fleurs blanches en cloches qui rappellent celles du muguet et dont les rhizomes, c'est-à-dire les tiges souterraines, portent des petites cicatrices circulaires semblables à des sceaux, cicatrices laissées chaque année par les tiges extérieures lorsqu'elles tombent. Toutefois, l'apparence de ces cicatrices ne se rapproche en rien de l'anneau magique que possédait le roi Salomon dans les légendes médiévales: un anneau composé de deux triangles entrelacés (étoile de David). Le nom de cette plante, appelée aussi faux-muguet, grenouillet, muguet de serpent et herbe aux panaris, vient probablement du fait qu'autrefois, elle avait des vertus médicinales miraculeuses que l'on a oubliées aujourd'hui: "Sa racine pilée rend un jus qui efface toutes les taches & même les meurtrissures du visage. On en dilue une eau, pour le teint des Femmes."¹

Au sens figuré, un sceau désigne une marque distinctive: cet ouvrage porte le sceau du génie. Et dans le sens de "ce qui préserve, rend inviolable", on trouve la locution "sous le sceau du secret": à la condition que le secret en sera bien gardé; je te fais cette confidence sous le sceau du secret.


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Le mot "seau" est issu du latin sitella, "urne (de scrutin)", variante de situla, "seau; urne (de vote). Au XIIème siècle, on disait seel et aujourd'hui encore, principalement à l'est et à l'extrême ouest de la France, on utilise le mot "seille".

Un seau est un récipient cylindrique en bois, en métal ou en plastique, muni d'une anse, qui sert à transporter des liquides ou du charbon. Un "seau à champagne" est un seau dans lequel on met les bouteilles de champagne à rafraîchir. Synonyme: seau à glace. Par hyperbole, il existe l'expression "pleuvoir à seaux" ou "pleuvoir des seilles": pleuvoir abondamment. On peut aussi dire: pleuvoir/tomber des cordes ou des hallebardes, pleuvoir à verse/à torrent ou pleuvoir comme vache qui pisse (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). En Belgique, une pluie forte et subite est une "drache", de l'allemand dreschen, "battre": une drache l'accueillit à sa sortie de l'immeuble. "Drache nationale" est le nom populaire donné à une forte pluie qui s'abat sur la Belgique le 21 juillet, jour de la fête nationale.


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Le mot "saut" tire son origine du latin saltus, "saut, bond". Un saut est le mouvement par lequel une personne ou un animal cesse de prendre appui sur le sol pour s'élever, se projeter en l'air. Un petit saut est un "sautillement". Le saut est aussi une discipline sportive. En gymnastique, un "saut périlleux" ou "salto" est un saut au cours duquel le corps effectue un tour complet. Les disciplines de saut sont nombreuses: on peut sauter en hauteur, en longueur, à la perche, à ski, en patinage artistique, en parachute et à l'élastique. Un saut exécuté par un trapéziste est appelé "voltige". Un "saut de l'ange" se fait les bras écartés comme des ailes.

On rencontre le saut dans quelques expressions:

-N'aller que par sauts et par bonds: parler ou écrire d'une manière décousue, incohérente, sans aucune liaison dans les idées (cette expression est aujourd'hui vieillie).

-Faire le saut: prendre une décision importante, se lancer dans quelque chose qui posait problème après avoir longuement réfléchi. Expressions synonymes: se jeter à l'eau, sauter/franchir le pas. Ne pas confondre avec "faire un saut" qui veut dire "aller très rapidement quelque part sans y rester": si j'ai le temps, je ferai un saut chez toi.

-Saut dans l'inconnu: passage sans transition à une situation différente.

-Au saut du lit: dès le réveil. À ne pas confondre avec le "saut-de-lit", un déshabillé que portent les femmes au saut du lit. Ce terme a aujourd'hui une connotation vieillie. On utilisera plutôt des mots comme "peignoir", "négligé" ou "robe de chambre". Autrefois, un saut-de-lit avait aussi la signification de "descente de lit": un petit tapis de chambre à coucher placé à côté du lit, de manière à se qu'on y pose immédiatement les pieds lorsqu'on sort de son lit.

-Le grand saut: la mort.

Par extension, un "saut" est aussi une chute dans le vide, généralement mortelle: la voiture a fait un saut de vingt mètres dans le ravin. On nomme "Saut" la rupture de pente d'un cours d'eau: le Saut du Doubs. Synonymes: cascade, chute, rapide. Et outre le "saut-de-lit", le saut se décline dans deux autres mots composés:

-Saut-de-loup: large fossé (qu'un loup pourrait à peine franchir).

-Saut-de-mouton: passage d'une voie de communication (voie ferrée, route) par-dessus une autre de même nature pour éviter les croisements. Quant à "saute-mouton", il s'agit d'un jeu où l'on saute par-dessus un autre joueur, le mouton, qui se tient courbé: jouer à saute-mouton.

Enfin, on emploie le substantif féminin "saute" pour parler d'un changement brusque dans la direction du vent ou la température atmosphérique. Au sens figuré, une "saute d'humeur" est un changement d'humeur soudain.



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L'adjectif "sot" viendrait du latin médiéval sottus. Du XIVème au XVIème siècles, "sot" qualifiait le personnage de bouffon, de fou, et par extension l'acteur qui jouait ce rôle, dans les "sotties", des farces satiriques qui reposaient sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l'époque, jouées par des "confréries joyeuses". Le théâtre des Enfants-sans-Souci était une troupe importante et célèbre de ce temps-là, que l'on appelait aussi simplement les Sots.

Aujourd'hui, "sot" décrit une personne qui est dénuée d'intelligence ou de jugement, mais cet adjectif tend à être désuet. On préférera dire "bête", "crétin", "idiot", "imbécile" ou "stupide". De même, on utilise plus couramment le mot "bêtise" que le mot "sottise". L'adjectif "sot" est présent dans la locution "il n'y a pas de sot métier": chaque métier est utile et digne d'être pratiqué. Autrefois, on disait "il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes gens", mais la deuxième partie de la locution, pour la raison invoquée plus haut, ne se dit plus de nos jours. Le substantif masculin invariable "sot-l'y-laisse" qui date de la fin du XVIIIème siècle qualifie, sur une volaille, un morceau à la chair très fine situé de chaque côté de la carcasse, au-dessus du croupion. Un morceau assez peu visible pour que le sot l'y (le) laisse par ignorance ou un morceau jugé pas suffisamment noble pour être goûté alors qu'en réalité il est réputé pour sa délicatesse. À l'origine, le mot était une locution verbale: le sot l'y laisse.

Au Québec, dans le langage populaire, on utilise les adjectifs "niaiseux"  (variante de "niais") et "épais". "Épais" possède également le sens de "rustre, sans manières". Le substantif "niaisage" a plusieurs sens: niaiserie, perte de temps/lésinerie, moquerie à l'endroit de quelqu'un et irresponsabilité face à une situation. Le verbe "niaiser" aussi a plusieurs significations selon le contexte: se moquer de quelqu'un, ennuyer/embêter quelqu'un, perdre son temps/flâner, porter préjudice à quelqu'un en lui faisant croire une fausseté/baratiner et poser un lapin/ne pas respecter un engagement.² En Suisse romande, nous avons le verbe "ennioler": ennuyer, importuner avec des niaiseries: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....


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¹Manuel lexique, ou dictionnaire portatif des mots français dont la signification n'est pas familière à tout le monde, tome second, À Paris, Chez Didot, Libraire & Imprimeur, 1755.

²http://www.dictionnaire-quebecois.com/definitions-n.html

07:54 Publié dans Allemand, Belgique, Culture, Grammaire, Homonymes, Latin, Québec, Suisse romande, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

10/03/2015

Ficelle

 

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Le mot "ficelle" a plusieurs étymologies possibles. Il pourrait venir du latin filicellum, lui-même dérivé de filum, "fil", ou de fiscella, "petit panier tressé de jonc ou d'osier" (Littré). Selon une autre source, "ficelle" viendrait du latin classique funiculus, "petite corde, ficelle, cordon", diminutif de funis, "corde, câble" (Larousse). La ficelle est en effet une corde mince, composée de plusieurs brins et destinée à attacher toutes sortes d'objets, que l'on peut comparer aux cordes de jonc ou d'osier de la fiscella latine. Nous verrons plus tard que la ficelle se rattache aussi au sens de "fil", ce qui pourrait justifier la première étymologie.

Comme la laine, la ficelle se rassemble sous la forme d'une pelote. Elle peut être de coton, de jute ou de papier. On la trouve en cuisine, avec le "bœuf à la ficelle": un morceau de bœuf que l'on entoure d'une ficelle et que l'on cuit dans un bouillon avec des légumes, les extrémités de la ficelle étant attachées aux anses de la casserole ou de la cocotte, de manière à ce que la viande ne touche pas le fond du récipient.

La ficelle se décline en plusieurs expressions:

- Tirer sur la ficelle: exagérer, aller trop loin, notamment dans la recherche d'un avantage, en vouloir toujours plus, profiter trop longtemps d'une situation. Expressions synonymes: tirer sur la corde, pousser le bouchon trop loin.

- Avec des bouts de ficelle: avec des moyens dérisoires, les moyens du bord. Monter un spectacle avec trois bouts de ficelle. Un marchandage de bouts de ficelle: qui porte sur des choses insignifiantes. Expression synonyme: bouts de chandelle. Faire des économies de bouts de chandelle: faire des économies dérisoires (voir http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc... ). 

-Déménager à la ficelle: déménager clandestinement, en descendant les effets par la fenêtre à l'aide d'une corde (expression aujourd'hui vieillie).¹

-Tenir la ficelle: faire la queue. On trouve cette expression dans le dernier roman de Victor Hugo, "Quatre-vingt-treize", paru en 1874, mais dont l'action se situe à la fin du XVIIIème siècle, pendant les années de la Révolution française appelées Terreur: "On faisait queue aux portes des marchands; une de ces queues est restée légendaire, elle allait de la porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue Montorgueil. Faire queue, cela s'appelait "tenir la ficelle", à cause d'une longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui étaient à la file."


Par analogie de forme avec la corde, une ficelle désigne aussi un pain très mince, de poids équivalent à celui d'une demi-baguette. Et les Lausannois n'auront pas oublié la Ficelle, surnom donné à la ligne de métro Lausanne-Ouchy, qui a circulé de 1877 à 2006 et qui a été remplacée par le M2.


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La ficelle peut aussi avoir le sens de "fil", plus particulièrement celui servant à faire mouvoir les marionnettes. C'est de là que vient l'expression "tirer les ficelles": faire agir les autres, les manœuvrer, en restant soi-même dans l'ombre. Celui qui tire les ficelles: personnage le plus important, celui qui détient le véritable pouvoir.

Par extension, le mot "ficelle" employé au pluriel désigne des artifices: il/elle connaît bien les ficelles du métier, c'est-à-dire les secrets du métier, les procédés cachés. On peut aussi parler des ficelles d'un art. Et l'expression "les ficelles sont un peu grosses" signifie que la ruse n'est pas très subtile et qu'il est facile de dévoiler la supercherie ou le mensonge (on peut aussi dire: la ficelle est un peu grosse). Expression synonyme: c'est cousu de fil blanc.

Enfin, autrefois, "ficelle" utilisé comme adjectif signifiait "malin, retors, rusé": méfiez-vous, il/elle est très ficelle.


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L'adjectif "ficelé" a plusieurs significations. La première, bien sûr, découle du verbe "ficeler", "attacher, lier avec de la ficelle": un paquet ficelé. Mais l'adjectif peut aussi être utilisé pour parler d'une personne que l'on a ligotée: il/elle a été retrouvé(e) ficelé(e)... par plaisanterie, on peut ajouter "comme un saucisson". Le deuxième sens de "ficelé" est "habillé", autrefois "vêtu avec élégance", mais aujourd'hui on emploie l'adjectif précédé généralement de l'adverbe "mal" pour dire que quelqu'un n'est pas bien habillé: il/elle est mal ficelé(e). Synonyme: mal fagoté(e). Enfin, un travail "bien ficelé" est un travail bien fait, accompli avec soin.


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¹Lorédan Larchey, Les excentricités du langage, quatrième édition singulièrement augmentée, Paris, E.Dentu, libraire-éditeur, 1862.


08:46 Publié dans Cuisine; gastronomie, Culture, Latin, Lausanne, Victor Hugo | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook | |

28/02/2015

Faites-vous des chichis ?

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Le mot "chichi" a plusieurs significations.


La première caractérise un comportement qui manque de simplicité. Le mot est alors le plus souvent utilisé au pluriel: il/elle fait des chichis à propos de rien; ce sont des gens à chichis. Synonymes: complications, manières, simagrées. "Chichi" serait une onomatopée exprimant l'idée de petitesse qui pourrait avoir la même origine que l'adjectif "chiche" que nous avons vu l'année dernière: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

L'expression "sans chichi" signifie que l'on se comporte de façon naturelle, sans cérémonie: recevoir des invités sans chichi. On peut aussi dire "sans flafla" et "à la bonne franquette". "Flafla" pourrait venir du redoublement du radical "fla", tiré du verbe "flatter". Quant au mot "franquette", il dérive de l'adjectif "franc", et l'expression "à la bonne franquette" signifie littéralement "franchement, sincèrement, tout bonnement" (CNRTL). Au contraire, si l'on cherche à épater ses convives, à en mettre plein la vue, on les recevra "en grand tralala", "tralala" étant une onomatopée attestée au XVIIIème siècle comme mot servant de refrain et remplaçant les paroles d'une chanson (CNRTL).

La formule "chichi-gratin" est équivalente aux adjectifs "snob" et "prétentieux" ou qualifie une personne "faisant volontiers étalage de relations, réelles ou imaginaires. L'expression s'appliquait au Tout-Paris salonnard et futile lorsque son inventeur, le danseur et chroniqueur mondain Jacques Chazot, la lança, au tout début des années 1980. « C'est tout chichi-gratin et compagnie, là-dedans ! » (C'est plein de snobinards.)"¹

Une personne qui fait des chichis est une personne chichiteuse. Dans le même registre, on trouve le terme "chochotte" que nous avons lui aussi analysé l'an dernier: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....


Le deuxième sens du mot "chichi" est une boucle frisée de cheveux postiches.


Le troisième sens, aujourd'hui désuet, est un terme de modistes et de couturières qui qualifiaient autrefois de "chichis" des fanfreluches, c'est-à-dire des petits bouts d'étoffe servant de parures à un chapeau ou à un vêtement.


Il existe un tout autre chichi qui, lui, se mange. Il s'agit d'un beignet cylindrique cannelé roulé dans le sucre, que l'on peut par exemple acheter dans les fêtes foraines. Il est proche du churro espagnol, avec lequel on le confond souvent. Le mot vient du provençal chichi-frégi, mot à mot "oiseau frit" (Petit Robert). Sur la côte méditerranéenne, on l'appelle sous ce nom-là. "Chichi [tchitchi]: mot dont les enfants se servent pour désigner les petits oiseaux, les insectes, les pous; variante: chichiou [tchitchiou]; étymologie: onomatopée du cri de plusieurs."²


On ne confondra pas "chichi" et "chichon" qui, dans le langage familier, décrit le haschich: boulette de chichon. Le mot pourrait tirer son origine de chicha, verlan de "haschich" (Petit Robert). "Le mot vit sa vie chez les consommateurs modérés depuis les années 1990 en compagnie de son petit frère « chicha » et s'entend assez couramment, dans ce même milieu, au début du XXIème siècle. Plus familier encore: « chichounet », qui donnerait presque à la résine de cannabis des douceurs de roudoudou. Plus exotique car arabe maghrébin d'origine: « zetla », dans le jargon des jeunes des cités."³

Enfin, on ne confondra pas non plus le verlan de "haschich" avec un autre mot d'origine arabe qui s'écrit et se prononce exactement de la même façon: la chicha, une pipe à eau composée de tabac et d'un mélange de mélasse et d'arômes de fruits, que l'on voit de plus en plus aux terrasses de nos cafés.


¹&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1846.

10:31 Publié dans Arabe, Cuisine; gastronomie, Culture, Homonymes, Jeux de mots, Provençal | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook | |