22/07/2015

Canicule

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Un mot d'actualité à l'étymologie surprenante.

 

Le mot "canicule" désigne une période de grande chaleur se prolongeant de quelques jours à quelques semaines, telle que nous la vivons cet été: lorsque la température de l'air dépasse les trente degrés le jour et ne baisse seulement que jusqu'à vingt degrés environ durant la nuit. On parle alors de "nuits tropicales". Idéales pour dîner sur une terrasse ou faire un barbecue, plus problématiques lorsqu'il s'agit de dormir pour récupérer. Au lieu d'utiliser le terme "canicule", on peut aussi dire "vague de chaleur". La dernière canicule mémorable remonte à 2003.

Ce mot vient du latin canicula, diminutif féminin de canis, "chien". Mais quel est donc le rapport avec la chaleur ? En latin, le terme exact est stella canicula, "étoile du chien", qui est l'autre nom de Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel après le Soleil. "Sirius" dérive du mot grec seirios qui signifie "ardent". Les Égyptiens avaient baptisé cette étoile Sothis, "la splendeur". En latin, on appelle Sirius stella canicula parce que cette étoile appartient à la constellation du Grand Chien, Canis Major en latin, nommée ainsi parce qu'elle dessine une forme de chien dans le ciel. À l'origine du nom de cette constellation, Laelaps, chien infaillible dans la mythologie grecque, qui rattrapait toujours sa proie. Laelaps est également le nom de l'un des chiens de chasse d'Actéon, le célèbre chasseur qui, ayant surpris Diane en train de se baigner, fut transformé en cerf par la déesse Artémis, puis mourut dévoré par ses chiens. Le nom de "Grand Chien" pourrait aussi faire référence à Argos, le chien d'Ulysse, qui reconnut immédiatement son maître lorsque celui-ci revint à Ithaque après vingt longues années passées à faire la guerre de Troie.

Revenons à Sirius, notre stella canicula. Entre le 22 juillet et le 22 août, période où les vagues de chaleur se manifestent généralement, Sirius se lève et se couche avec le Soleil. D'où le terme "canicule" car les anciens pensaient que c'était l'apparition de cette étoile dans le ciel qui provoquait les grandes chaleurs. Dans l'Égypte antique, cette apparition était très attendue car elle annonçait l'imminence des bénéfiques crues du Nil nécessaires à l'agriculture.

On retrouve le chien en anglais où le mot "canicule" se dit dog days, littéralement "jours du chien". Comme en français, on peut aussi dire heat wave, "vague de chaleur". En espagnol, en italien et en portugais également on retrouve la vague avec les termes ola de calor, ondata di calore et onda de calor. En portugais, on peut aussi dire tempo de canicula.

 

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09/07/2015

Gré

 

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Explication du mot "gré" au fil de quelques expressions, avec en bonus une illustration qui sent bon les vacances d'été.

 

Le mot "gré" vient du latin gratum, neutre substantivé de l'adjectif gratus, "agréable, bienvenu, qui reçoit bon accueil", et signifie "ce qui plaît, ce qui convient". Autrefois, "gré" qualifiait une gratitude, une reconnaissance:

Peut-être qu'il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

(Jean de La Fontaine, "Simonide préservé par les Dieux").

Cet emploi du mot est tombé en désuétude. Aujourd'hui, la reconnaissance s'exprime dans l'expression "savoir gré à quelqu'un": je vous saurais gré de me répondre rapidement (je vous en serais obligé). Cette formule appartient au registre soutenu et on l'utilise principalement à l'écrit. Dans le langage courant, on dira plutôt: je vous serais reconnaissant de me répondre rapidement.

Autrefois, il existait aussi l'expression "savoir mauvais gré à quelqu'un": être mécontent de ce qu'une personne a dit ou fait. Cette expression ne s'utilise plus non plus de nos jours, mais il nous reste le verbe "maugréer": témoigner son mécontentement, sa mauvaise humeur, en protestant à mi-voix, entre ses dents; c'est un vieux grincheux qui n'arrête pas de maugréer. Verbes synonymes: pester, ronchonner, râler, rouspéter (les deux derniers verbes appartiennent au registre familier).

 

Le mot "gré" a la particularité de ne se rencontrer que dans des expressions. Nous avons vu "savoir gré à quelqu'un", voici les autres expressions courantes:

- Au gré de: selon le goût, la volonté de. Au gré de chacun; trouver quelque chose ou quelqu'un à son gré; nous pouvons nous voir demain dans l'après-midi ou en début de soirée, à votre gré (à votre convenance, à votre guise, comme vous voulez). Au sens figuré, "au gré de" signifie "en suivant quelque chose qui par nature est variable, incertain, en suivant les caprices de quelque chose": le bateau avance au gré du vent; flotter au gré des courants; au gré de son ambition, de ses désirs, de sa fantaisie.

- De son plein gré: volontairement, en parfaite connaissance de cause. Je suis venu ici de mon plein gré. "De bon gré" signifie "sans rechigner, volontiers": obéir de bon gré à un ordre.

- De gré ou de force: que cela plaise ou non. Je lui ferai avouer son mensonge de gré ou de force.

- Contre le gré de quelqu'un: contre la volonté ou le désir de quelqu'un. Il/Elle a été hospitalisé(e) contre son gré. Expression synonyme: à son corps défendant. Autrefois on disait "en son corps défendant", et cette expression se comprenait littéralement: en défendant son corps dans le but de résister à une attaque. Tuer quelqu'un en son corps défendant, c'est-à-dire par légitime défense. Aujourd'hui, l'expression signifie "à regret, à contre-coeur". Cela vient du fait que si quelqu'un doit se défendre et faire du mal à quelqu'un d'autre, ce n'est pas par choix personnel mais uniquement pour sauver sa vie, comme le précise le Dictionnaire de l'Académie française de 1778: "On dit figurément, qu'Un homme a fait quelque chose en son corps défendant, pour dire, qu'il la fait contre son gré, pour éviter un plus grand mal." Le dictionnaire ajoute: "Et encore plus communément, À son corps défendant."

- De gré à gré: à l'amiable, d'un commun accord, par un arrangement qui satisfait toutes les parties en présence. Un partage, une transaction fait(e) de gré à gré. Cette expression appartient au langage juridique.

- Bon gré mal gré: en se résignant, contraint par les circonstances. Se mettre au travail, continuer ses études bon gré mal gré. Expression synonyme tirée du latin, "nolens volens", "qu'on le veuille ou non", littéralement "le voulant, ne le voulant pas".

 

De nombreux mots appartiennent à la même famille que le mot "gré". En voici quelques-uns (la liste est loin d'être exhaustive):

- Agréer. Le verbe "agréer" signifie "trouver à son gré, accepter", le ministre agrée votre demande, sa proposition a été agréée, et "convenir, plaire", cela ne m'agrée pas de venir. Mais ces emplois sont littéraires et ne s'utilisent guère dans le langage courant. On utilise généralement le verbe "agréer" comme formule de politesse à la fin d'une lettre: veuillez agréer mes salutations distinguées (littéralement, "veuillez accueillir favorablement mes salutations distinguées"). En anglais, on trouve les verbes to agree, "accepter", et to disagree, "ne pas être d'accord".

- Agrément. Au XVème siècle, le mot s'écrivait agreement. Il existe toujours sous cette forme en anglais. Ce mot a plusieurs sens. 1. Action d'agréer, approbation, consentement: il ne peut disposer de la maison qu'avec mon agrément. Plus spécialement, un agrément désigne l'accord par lequel une autorité officielle autorise ou favorise un projet: il faut attendre l'agrément de l'administration pour commencer à entreprendre les travaux; le Parlement suisse n'a pas donné son agrément. 2. Qualité par laquelle quelque chose plaît ou procure du plaisir: cette maison est bien située, elle a beaucoup d'agrément; trouver de l'agrément dans la conversation d'un(e) ami(e). 3. En musique, on qualifie d'"agréments" des sons ajoutés à un chant sous la forme de trilles ou de roulades pour le rendre plus agréable. 4. Ornement que l'on met aux vêtements, aux bibelots ou aux meubles (toujours au pluriel): cette robe aurait besoin de quelques agréments. Synonyme: accessoire. 5. La locution "d'agrément" signifie que l'on fait quelque chose par plaisir, et non dans un souci d'utilité ou de profit: voyage d'agrément (par opposition à un voyage d'affaires).

- L'adjectif "agréable", "qui plaît, qui procure un sentiment de bonheur ou de bien-être", dérivé du verbe "agréer" avec le suffixe "-able". En anglais, il existe l'adjectif agreeable qui possède deux sens: "plaisant" et "disposé à accepter quelque chose, à consentir à quelque chose".

- Enfin, la préposition "malgré": en agissant contre la volonté de quelqu'un ou de quelque chose: malgré ses recommandations, je suis passé par un autre chemin. "Malgré" peut aussi avoir le sens de "en ne se laissant pas arrêter par un obstacle": sortir malgré la pluie, malgré le froid. "Malgré" se décline en locution conjonctive suivie du subjonctif pour exprimer une concession: malgré que je me sois couché très tard la nuit dernière, je ne me sens pas fatigué ce matin. Cette locution est très employée dans le langage courant, mais elle est critiquée par les puristes qui préfèrent la remplacer par "bien que", "encore que" ou "quoique".

 

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20/06/2015

La jambe

 

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Le mot "jambe" vient du latin gamba, "jarret [des quadrupèdes]" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). En effet, gambe est l'ancienne forme du mot et, à l'origine, ce terme désignait la "patte des animaux" (CNRTL). Aujourd'hui encore, on nomme "jambe" la patte de certains quadrupèdes comme le cheval ou la gazelle. C'est à partir du milieu du XIIème siècle que le mot est employé pour qualifier, chez l'être humain, le "membre inférieur en son entier", c'est-à-dire y compris la cuisse et le genou. Au début du XIVème siècle, une définition anatomique précise que la jambe est, toujours chez l'être humain, la "partie de chacun des membres inférieurs, qui s'étend du genou au pied". Cette dernière définition est toujours d'actualité, mais dans le langage courant, on entend le mot "jambe" comme incluant la cuisse.

La jambe possède de nombreux synonymes, la plupart appartenant au langage familier: "guibole" ou "guibolle", dérivé de la forme normande guibon, "cuisse" (CNRTL); "pince" (aller quelque part "à pinces": à pied), probablement en référence à la grosse patte de devant de certains crustacés; "piliers" ou "poteaux" pour qualifier de grosses jambes; "flûtes" ou "quilles" pour décrire des jambes très minces, on peut aussi dire "avoir des jambes minces comme des allumettes"; "échasses" pour parler de jambes fines et très longues, on peut aussi dire "avoir des jambes de faucheur/faucheux".

Une petite jambe est une "gambette". En italien, on dit gambetta, qui est aussi le nom de l'homme politique français Léon Gambetta, mort en 1882, et dont le grand-père était originaire de Ligurie. Au Québec, une "jambette" est un "croc-en-jambe", "action d'accrocher au passage la cheville de quelqu'un avec le pied pour le faire tomber" (on peut aussi dire "croche-pied" ou "croche-patte"): donner/faire une jambette à quelqu'un. Pour nous, une "jambette" est une "petite pièce de bois verticale de charpente". Au masculin, "gambette" désigne un petit limicole aux pattes rouges tirant sur l'orange, appelé aussi "chevalier gambette":

 

 

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Dans la même famille que le mot "jambe", on trouve notamment la "viole de gambe", cet instrument de musique étant tenu entre les jambes; l'adjectif "ingambe", "alerte dans ses mouvements"; le verbe "gambader"; ainsi que les mots "jambon" et "jambonneau". "Gambader" est passé en anglais (to gambol), de même que "jambon" (gammon), mot passé également en espagnol (jamón). Voici la définition du jambon que donne Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues", écrit à partir de 1850 et paru après la mort de l'écrivain en 1913: "Toujours de Mayence. S'en méfier, à cause des trichines".

 

***

 

On rencontre la jambe dans une multitude d'expressions:

-Avoir de bonnes ou de mauvaises jambes: marcher, courir facilement ou difficilement.

-Tirer, traîner la jambe: marcher avec difficulté.

-Se dégourdir les jambes: aller faire une promenade après être resté immobile pendant très longtemps.

-Avoir des fourmis dans les jambes: avoir les jambes engourdies et qui picotent après être demeuré longtemps dans une mauvaise position bloquant la circulation du sang. Au sens figuré: avoir envie de bouger, de passer à l'action.

-Avoir les jambes en coton, en flanelle ou en pâté de foie: se sentir très faible. On peut aussi dire: avoir les jambes molles, ne plus tenir sur ses jambes ou flageoler sur ses jambes.

-Jeu de jambes: aisance des jambes chez un sportif, ce qui lui permet de rester en bonne position. Ce joueur de tennis à un bon jeu de jambes.

-Se mettre en jambes: s'échauffer avant l'effort.

-Être en jambes: se sentir en excellente forme physique.

-Jouer/Tricoter des jambes, courir/s'enfuir à toutes jambes: partir en courant le plus vite possible. Expression synonyme: prendre ses jambes à son cou. Au XVème siècle, on disait: ployer ses jambes et s'en aller. Cela pourrait être l'origine de l'expression, selon Littré. "Prendre ses jambes à son cou" pourrait aussi venir d'une expression excessive du mouvement qui fait lever les pieds dans une course rapide, toujours selon Littré. Dans le même registre, "mettre les talons aux épaules", expression que l'on rencontre dans "Madame Thérèse" (1867) par Émile Erckmann et Charles-Alexandre Chatrian: "La bande des enfants se disperse, les talons aux épaules".

-En avoir plein les jambes: être fatigué après avoir trop marché. Expressions synonymes: n'avoir plus de jambes, ne plus sentir ses jambes, avoir les jambes qui rentrent dans le corps.

-Avoir des jambes de vingt ans: pouvoir encore marcher facilement malgré un âge avancé.

-Avoir les jambes coupées ou sciées: ne plus avoir de force ou être très  étonné, figé sur place par la surprise. La peur lui coupe les jambes: la peur le/la paralyse.

-S'en aller, partir la queue entre les jambes: s'éclipser sans demander son reste après avoir subi un échec ou commis une erreur. Cette expression est d'origine canine: elle fait référence au chien qui se sauve avec la queue basse, entre les pattes, après s'être battu avec un congénère et avoir perdu. Cette expression est appliquée uniquement aux hommes et comporte, vous l'aurez compris, un jeu de mots grivois sur l'anatomie masculine.

-Être dans les jambes de quelqu'un: être trop près d'une personne, sur son chemin, et la déranger en gênant son déplacement.

-Tirer dans les jambes de quelqu'un: nuire à quelqu'un en l'attaquant de manière déloyale.

-Tenir la jambe à quelqu'un: retenir quelqu'un et l'importuner par des bavardages ennuyeux. Lâche(z)-moi la jambe: laisse(z)-moi tranquille.

-Traiter quelqu'un ou faire quelque chose par-dessus la jambe: sans égard, de façon désinvolte.

-Cela me fait une belle jambe: cela ne me servira à rien, ne me sera d'aucune utilité. "De nos jours, ce sont les femmes qui attachent de l'importance à la finesse de leurs jambes; autrefois, c'étaient les hommes qui mettaient leurs cuisses en valeur ! Eh oui, à partir du moment où la mode masculine abandonna la robe pour les chausses, lesquelles firent leur apparition au XVIème siècle, la jambe de l'homme devint peu à peu un objet d'attention. Les chausses étaient ce qui couvre la partie inférieure du corps, à partir de la ceinture. Elles se composaient d'un haut-de-chausses qui descendait au genou - il donnera la culotte - et d'un bas-de-chausses, devenu par abréviation le bas. Au XVIIème siècle, le galbe de la jambe était devenu chose importante et les jeunes gens coquets soignaient particulièrement la moulure de leurs bas de soie, qu'ils enjolivaient de rubans. « Faire la belle jambe » voulait dire se pavaner, faire le beau. « Un homme qui marche et qui fait la belle jambe, est faux et maniéré », dit Diderot. Mais une jambe bien faite, qui n'est ni cagneuse ni forte, est vraiment un don du ciel ! « On dit aussi à celui qui propose de faire une chose dont on ne tirera aucun avantage: Cela ne me rendra pas la jambe mieux faite », dit Furetière. Les deux locutions se sont greffées l'une sur l'autre pour donner l'expression ironique que nous utilisons toujours."¹

-Faire des ronds de jambe: cette expression nous vient de la danse où le "rond" décrit le mouvement d'une jambe qui effectue un demi-cercle. Au sens figuré, "faire des ronds de jambe" signifie "faire des courbettes, des politesses exagérées".

-Une partie de jambes en l'air: un rapport sexuel.

 

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La jambe est aussi un objet. Une "jambe de bois" est une pièce adaptée au moignon d'un amputé. Aujourd'hui, avec les progrès de la médecine et l'apparition des appareils de prothèse, on parlera plutôt de "jambe artificielle ou articulée". Mais la jambe de bois a donné une expression qui est encore couramment utilisée: "c'est un cataplasme/un cautère/un emplâtre sur une jambe de bois": c'est une solution inefficace. La jambe d'un pantalon est chacune des deux parties qui couvrent les jambes (comme les manches couvrent les bras). Les jambes d'un compas désignent ses branches. En charpenterie, une "jambe de force" est un élément servant à consolider une construction. Enfin, dans une automobile, la jambe est la tige qui relie l'essieu au cadre du châssis.

 

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¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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