03/02/2014

Dans la poêle à frire

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Le verbe "frire" a donné naissance à de nombreux mots et à quelques expressions savoureuses.

 

"Frire", c'est faire cuire un aliment dans une poêle avec du beurre ou de l'huile: œuf au plat, steak haché, oignons, etc. C'est un verbe défectif: il n'existe pas dans toutes les conjugaisons ni à toutes les personnes. "Frire" existe au présent de l'indicatif, mais seulement pour les trois premières personnes du singulier. Pour le pluriel, il faut accompagner le verbe "frire" du verbe "faire": nous faisons frire, vous faites frire, etc. C'est pareil pour l'imparfait, le futur et le conditionnel présent, on est obligé de dire: je faisais frire, je ferai frire, je ferais frire. En revanche, cela fonctionne pour le passé composé, le futur antérieur, le conditionnel passé et le plus que parfait grâce à l'auxiliaire "avoir": j'ai frit, j'aurai frit, j'aurais frit, j'avais frit.

 

Le mot "friture" a deux significations:

-L'action de faire cuire un aliment en le plongeant dans de l'huile bouillante. Mais la friture peut aussi désigner l'aliment qui a été frit: une friture d'éperlans ou de goujons, par exemple, ou même simplement une friture ou une petite friture pour parler d'un plat de poissons frits.

-Par analogie de son avec l'huile qui crépite, et au singulier uniquement, la friture décrit aussi un grésillement parasitaire sur une ligne téléphonique, à la radio ou à la télévision. 

 

L'adjectif "friand" aussi vient du verbe "frire". Au XIIIème siècle, l'adjectif s'écrivait friant, du participe présent du verbe frier en ancien français: brûler d'envie. Aujourd'hui, "friand" s'applique à quelqu'un qui est gourmand, qui aime particulièrement un aliment: être friand de chocolat. Mais on peut aussi être friand de compliments ou de romans. Dans la même famille, on trouve le friand qui est un pâté feuilleté garni d'un hachis de viande, ainsi que la friandise, la petite pièce de confiserie ou de pâtisserie bien connue et très appréciée qui se mange avec les doigts.

 

Passons maintenant à la frite, un mot que l'on comprend couramment comme un substantif mais qui est en réalité un adjectif. La formule complète, c'est "pomme de terre frite". Le mot est essentiellement utilisé au pluriel car il est rare que l'on en mange qu'une ! On peut aussi dire "pommes frites" ou "patates frites". Il existe encore d'autres appellations en fonction de leur taille: allumettes, bûches ou pailles. Pas de frites sans friteuse, cet appareil électroménager qui, outre les frites, permet de préparer beaucoup d'autres mets.

Les frites garnissent de nombreux plats populaires dans différents pays. La Belgique a ses moules-frites, la France son steak frites et les Britanniques leur fish and chips. Hé oui, en anglais british, les frites se disent chips. Nos chips ou pommes chips sont pour eux des crisps. En Amérique du Nord, les frites sont des French fries et les chips des (potato) chips. Au Québec, les chips se disent aussi "croustilles", un terme hautement évocateur. Restons au Québec pour une spécialité nommée "poutine": un met roboratif idéal par grand froid, constitué de frites et de cheddar fondu, le tout nappé d'une sauce brune. Le terme viendrait non pas de la Russie, mais du mot britannique pudding: pudding de l'ancien anglais poding, lui-même originaire du mot français "boudin": en Grande-Bretagne, le boudin noir s’appelle d'ailleurs black pudding.

 

Revenons au français avec les expressions "avoir la frite" et "avoir la patate" qui veulent dire "avoir la forme", "'être plein d'énergie". Les amateurs de fruits préféreront dire "avoir la pêche" ou "avoir la banane". Au contraire, si l'on n'est pas en forme avec une tendance à la tristesse et au dépit, on retrouve la pomme de terre dans l'expression "en avoir gros sur la patate".

L'expression "avoir/rouler/faire des yeux de merlan frit" est employée quand une personne a un regard niais ou qu'elle fixe son interlocuteur avec surprise ou stupéfaction. Au XVIIIème siècle, on disait "faire des yeux de carpe frite". Le poisson a changé, mais le sens de l'expression est resté identique en traversant les siècles.

Quelqu'un qui est frit, dans le langage populaire, c'est quelqu'un qui est ruiné: cet homme a tout perdu, il est frit.

Le verbe "se friter" signifie familièrement "se disputer", "se prendre la tête", voire même "se battre": ils se sont frités à la sortie du bar.

Pour finir, le mot "friterie" qui désigne une baraque de marchand de frites. En Belgique, une baraque à frites se dit aussi "friture", un emprunt au flamand frituur.

 

L'illustration vient de http://doyouspeakcocteil.blogspot.ch/ qui propose des traductions littérales d'expressions françaises en anglais "contemporain et raffiné".

 

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14/11/2013

La glace

 

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Un mot qui se savoure aussi bien en hiver qu'en été.

 

L'homme a connu et baptisé la forme solide de l'eau depuis les temps les plus reculés, ce qui nous vaut des noms très différents selon les familles de langues: parmi les langues latines,  citons ghiaccio en italien, gel en catalan, gelo en portugais, gheaţă en roumain, et parmi les langues germaniques, Eis en allemand, ijs en néerlandais, is en islandais  et ice en anglais.

 

En français, le mot "glace" a plusieurs sens.

 

Le premier renvoie à de l'eau congelée. On utilise de la glace ou des glaçons pour rafraîchir une boisson, on met de la glace sur le front d'un malade qui a de la fièvre pour le soulager. Et en hiver, il arrive que les pare-brise des voitures soient recouverts de glace le matin parce qu'il a neigé puis gelé pendant la nuit. Dans ce cas, on peut aussi parler de "givre".

Le mot "glace" est souvent employé au pluriel. Par exemple, on dira qu'un bateau a été pris "dans les glaces". Le mot désigne alors des gros blocs de glace. Dans le même sens, on peut aussi dire "iceberg" ou "banquise". Lorsqu'un bateau est ainsi fait prisonnier, on recourt à un brise-glace, un navire spécialement construit pour ouvrir ou maintenir ouvertes des voies de navigation dans les eaux prises par la banquise.

Il existe deux expressions en rapport avec cette glace. La première, c'est "briser la glace" ou "rompre la glace". On dit cela lorsqu'on fait le premier pas pour dissiper la timidité qui existe entre des personnes pendant une réunion ou dans une conversation. Et une fois que la gêne a disparu, on dit: la glace est rompue. L'origine de l'expression "briser la glace" remonte au XVème siècle. Pendant les mois les plus rudes de l'hiver, et comme les brise-glace n'existaient pas encore, les marins allaient briser la glace au sens littéral du terme pour libérer leur navire. Au XVIème siècle, l'expression prend un sens figuré pour définir le commencement d'une activité. Ce n'est qu'à partir du XVIIème siècle qu'elle acquiert le sens que nous lui connaissons aujourd'hui. La seconde expression, c'est "être de glace" ou "rester de glace". Ici, le mot "glace" prend le sens métaphorique d'insensibilité, d'indifférence. C'est la même chose lorsqu'on est ou qu'on reste "de marbre".

 

Le deuxième sens, apparu dans la langue française au XVIIème siècle, c'est la crème glacée qu'on aime bien manger en été, surtout lorsqu'elle est italienne et qu'elle vient d'une gelateria. Il ne faut pas confondre la crème glacée et le sorbet. La crème glacée, ainsi que son nom l'indique, est élaborée à partir de produits laitiers, crème ou lait, auxquels on ajoute du sucre et des fruits. Le sorbet, lui, ne contient pas de produit laitier. C'est un mélange de sirop de sucre, composé à 50% d'eau et à 50 % de sucre, et de fruits.

 

Le troisième sens du mot "glace", c'est la plaque de verre ou de cristal que l'on met dans des fenêtres, dans des portes ou à la devanture d'un magasin. On dit aussi "vitre" ou "vitrine". On utilise aussi le mot "glace" pour parler du châssis mobile et vitré d'une voiture.

 

Le quatrième sens, c'est le miroir de grande dimension. À Paris, au château de Versailles, il existe une galerie de style baroque qui contient 357 miroirs et qui s'appelle la galerie des Glaces ou Grande Galerie, comme on la nommait au XVIIème siècle. Depuis le XIXème siècle, on parle de glace pour qualifier toute espèce de miroir, même petit: glace à main, glace d'un poudrier. Mais lorsqu'on utilise l'expression "armoire à glace", c'est pour désigner un homme très grand et costaud.   

 

Le cinquième sens du mot est un terme de cuisine. Il s'agit d'un jus de viande ou d'un fond de cuisson qu'on laisse réduire jusqu'à ce qu'il prenne une consistance semblable à celle de la gelée: filet de bœuf sauté dans sa glace. Au contraire, lorsqu'on mouille de vin le fond de cuisson pour le dissoudre par réchauffement, c'est le terme "déglaçage" qui est employé.

 

Le sixième et dernier sens nous vient aussi de la cuisine, plus précisément des confiseurs. C'est la couche brillante avec laquelle on recouvre certaines pâtisseries. On dit aussi "glaçage". Cette glace, composée de sucre et de blancs d'œufs, ressemble à un vernis, d'où son nom. Pour la préparer, on utilise d'ailleurs un sucre spécial qui s'appelle bien sûr... sucre glace !

 

 

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31/10/2013

Êtes-vous plutôt tarte ou tartine ?

 

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Le mot "tarte" est apparu dans la langue française au XIIIème siècle. Comme le mot "tourte", il vient du bas-latin torta, ellipse de torta panis: pain rond. Participe passé féminin de torquere: tordre. À cette origine étymologique remonte aussi la torta qu'on rencontre en italien et en espagnol, de même que la tortilla.

 

Le mot "tarte" a plusieurs sens. Il y a bien sûr tout d'abord la préparation formée d'un fond de pâte avec des rebords et composée d'une garniture salée ou sucrée: tarte aux pommes, tarte aux oignons. La version miniature se dit "tartelette". Dans le cas d'une tarte salée, on peut aussi parler d'une tourte: une tourte à la viande ou au poisson. La différence, c'est que la tourte est recouverte d'une croûte de pâte à la manière des pies anglais.

Vers 1950, on retrouve le mot "tarte" dans l'expression familière "c'est de la tarte" pour dire que c'est facile (parce qu'une tarte c'est simple et tendre à manger). On peut aussi dire: "c'est du gâteau" ou "c'est du tout cuit". Ces trois expressions peuvent être utilisées dans un sens négatif: c'est pas de la tarte, c'est compliqué.

Depuis la fin du XIXème siècle, le deuxième sens d'une tarte dans le langage populaire, c'est la gifle. Mais donner une tarte à quelqu'un, c'est moins violent qu'un coup de poing ou qu'une torgnole !

Le mot "tarte" existe aussi comme un adjectif familier pouvant qualifier aussi bien une personne qu'une chose. Quelqu'un qui est tarte, c'est quelqu'un qui est bête, peu dégourdi. On peut aussi parler de vêtements tartes: laids et ringards.

Enfin, l'expression figurée "tarte à la crème" désigne une formule vide et prétentieuse par laquelle on prétend avoir réponse à tout. Cette expression vient de la comédie de Molière, "Critique de l'École des Femmes" (1663). 

 

Le mot "tartine" dérive du mot "tarte". Depuis le XIXème siècle, la tartine désigne la tranche de pain recouverte d'un aliment qui s'étale facilement: beurre, confiture, miel, fromage, etc.

L'ancêtre de la tartine est la "rôtie": une tranche de pain rôtie devant le feu, frite au beurre ou à l'huile dans la poêle, que l'on consommait nature ou garnie pour accompagner les coupes de vin servies au début des repas, les soupes, les ragoûts ou les volailles sous forme de canapé: rôtie au jambon, au lard, à la confiture, rôtie de bécasse en canapé, rôtie d'œufs. Au Moyen Âge, la rôtie avait un emploi important: on la trempait dans la coupe avant de faire santé. Nous commémorons cet usage sans y penser lorsque nous portons un toast, nom anglais de la rôtie, transcription de l'ancien français tostee ou toste, "tranche de pain grillée", de toster, "griller, rôtir".¹ Aujourd'hui, on ne parle plus guère de "rôtie", sauf peut-être encore dans certaines régions. On dira plutôt "croûte": au fromage ou aux champignons. On peut aussi penser à la bruschetta italienne, tranche de pain grillé garnie d'huile d'olive et de tomates fraîches.

Par métonymie, une tartine signifie aussi un discours interminable et ennuyeux, qu'il soit oral ou écrit. Vers 1820, dans l'argot des journalistes, on qualifiait de "tartine" un article de journal très long. L'image, bien sûr, c'est qu'on étale ses connaissances comme on le fait avec du beurre ou de la confiture sur du pain. À ce propos, il existe plusieurs expressions: "écrire une tartine", "en mettre des tartines", "faire toute une tartine sur un sujet". Dans le même registre, mais dans la langue des gens du théâtre, cette fois, une tartine désigne une longue tirade difficile à mémoriser qui met les acteurs en difficulté.

Au XIXème siècle, Balzac et Barbey d'Aurevilly utilisaient le verbe "tartiner" dans le sens de "rédiger en faisant de longs développements". Mais ce sens est tombé en désuétude, et le verbe ne désigne plus aujourd'hui que le fait d'étaler un aliment sur une tranche de pain. 

 

 En guise de conclusion, je citerai Théophile Gautier:

 

"Pardonne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur laquelle j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence."

 

¹Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

 

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