23/03/2014

La cloche dans tous ses états

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Dans mon billet précédent, je vous parlais du chapeau cloche, porté par les femmes durant les années 1920-1930. Un mois avant Pâques, examinons plus en détail le mot "cloche" et commençons par une histoire qui nous emmène au milieu du XIIIème siècle. L'archevêque de Rouen, qui s'appelait Odon Rigault, avait alors offert à la cathédrale de la ville la cloche la plus immense et la plus lourde des environs dans le but de faire parler de lui. Cette cloche, surnommée par abréviation "la Rigault", demandait de tels efforts de la part des sonneurs qu'ils en ressortaient épuisés et que, pour se requinquer, ils n'avaient pas d'autre choix que d'aller boire des coups jusqu'à plus soif. On disait alors boire "en tire la Rigault": boire en homme qui tire la Rigault. Selon d'autres versions de l'histoire, c'est l'archevêque lui-même qui distribuait du vin à boire aux sonneurs pour leur donner du cœur à l'ouvrage au moment de tirer sur les cordes de la très lourde cloche. Vous l'aurez deviné, c'est cette fameuse cloche qui serait à l'origine de l'expression "à tire-larigot" qui signifie en très grande quantité, principalement en parlant d'alcool. Cette anecdote a été relatée à la fin du XVIIème siècle par Furetière dans son Dictionnaire, parmi d'autres origines possibles de l'expression¹.

 

Le mot "cloche" serait de racine celtique: clocc en ancien irlandais, cloch en gallois, kloc'h en breton. De même origine, on trouve les mots allemands Glocke, "cloche", et Glockenspiel, "carillon", littéralement "jeu de cloches", ainsi que le mot anglais clock, "horloge", de l'ancien anglais clockke, "horloge avec des cloches".

 

On trouve les cloches dans les clochers des églises ou dans les campaniles. Un campanile, contrairement au clocher qui s'élève au-dessus de l'église, est une tour isolée de l'église. Il s'agit d'un mot d'origine italienne, campanile signifiant "clocher" en italien. De fait, il y a beaucoup de campaniles en Italie: la tour de Pise ou le campanile de la basilique Saint-Marc à Venise en sont d'excellents exemples. Mais citons aussi le campanile de la cathédrale de Westminster à Londres et celui de la basilique du Sacré-Coeur à Paris. La tour d'une église peut aussi porter le nom de "beffroi". Un petit clocher est appelé "clocheton".

On rencontre le clocher dans deux expressions:

-Avoir l'esprit de clocher: se montrer exagérément attaché au milieu dans lequel on vit et rejeter tout ce qui est étranger.

-Des rivalités ou des querelles de clocher: des rivalités ou des querelles purement locales.

Dans son "Dictionnaire des idées reçues, suivi du Catalogue des idées chic", Gustave Flaubert définit le clocher en ces termes: "Clocher de village: fait battre le cœur."

 

Une cloche dont le son est particulièrement grave et plein s'appelle "bourdon": le bourdon de Notre-Dame de Paris. Un carillon est un jeu de cloches accordées à différents tons et formant harmonie entre elles: le carillon du Mont des Arts de Bruxelles. Chez les catholiques, les cloches cessent de sonner le jeudi qui précède Pâques en signe de deuil pour la mort du Christ. Selon la légende, elles s'envolent à Rome pour être bénies par le pape et reviennent le jour de Pâques en apportant les œufs.

Il existe de nombreuses expressions en rapport avec la cloche:

-Sonner les cloches à quelqu'un: le réprimander fortement.

-Déménager à la cloche de bois: sans bruit, clandestinement et sans avoir payé son loyer. Comme une cloche de bois ne peut pas résonner, on est certain d'agir en toute discrétion et de ne pas se faire repérer.

-Se taper la cloche: faire un très bon repas. Ici, "cloche" est à comprendre dans le sens argotique de "tête": se remplir de nourriture et d'alcool jusqu'à en avoir tellement mal au crâne que l'on serait prêt à se frapper la tête contre les murs pour faire disparaître la douleur.

-Élever quelqu'un sous cloche: comme une plante fragile, à l'abri de tout contact extérieur.

-Entendre le même/un autre son de cloche: entendre de la même affaire une version semblable ou une version différente.

-Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son (proverbe): pour se prononcer équitablement dans un litige, il faut entendre les deux parties.

 

Mais toutes les cloches ne sont pas sonores. Par analogie de forme, et dans un registre totalement différent, il y a aussi la cloche à fromage sous laquelle on place les fromages pour qu'ils se conservent et la cloche de métal qui sert à tenir les plats au chaud (le "dessus-de-plat" ou "couvre-plat" en forme de couvercle est un autre ustensile qui a le même usage). En chimie, une cloche est un vase de verre cylindrique servant à recueillir le gaz ou à isoler un corps dans une atmosphère gazeuse. Une cloche de plongeur est un appareil permettant de travailler sous l'eau. Dans le langage de l'horticulture, une cloche à melon est un abri de verre qui recouvre et protège du froid des plantes ou des semis. Enfin, en botanique, on appelle "clochette" une fleur dont la corolle est en forme de petite cloche: clochette des bois (jacinthe), des blés (liseron), des murs (campanule), d'hiver (perce-neige). On parle aussi des clochettes du muguet.

 

Dans le langage populaire, une cloche est une personne incapable, stupide ou ridicule: c'est une cloche, une pauvre cloche.

 

En Belgique, une cloche est aussi une cloque au pied, une ampoule.

 

La locution "à cloche-pied" signifie que l'on tient un de ses pieds en l'air en sautant sur l'autre: aller, sauter à cloche-pied, comme le font les enfants pour jouer. La locution vient du verbe "clocher": boiter, claudiquer. C'est également de ce verbe que viendrait le mot "clochard". Au sens figuré, le verbe "clocher" signifie "être défectueux", "aller de travers": il y a quelque chose qui cloche, il y a quelque chose qui ne va pas.

En effet, comme le disait si justement Jacques Prévert: "Dans chaque église, il y a toujours quelque chose qui cloche" (Fatras, Éditions Gallimard, 1966).

 

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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02/03/2014

L'assiette

 

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L'assiette possède un sens courant et deux autres plus spécialisés.

 

Le mot "assiette" existe depuis le XIIIème siècle. Il est issu du bas latin assedita, "manière d'être assis, posé", forme féminine substantivée du participe passé du verbe assedere, "asseoir".

 

Le sens le plus ancien du mot, qui date de 1260, est le "fait d'assigner une rente sur un fonds de terre" par les seigneurs¹. Aujourd'hui, l'assiette est la base de calcul d'une cotisation ou d'un impôt: on parle d'"assiette sociale" ou d'"assiette fiscale". Le terme renvoie aussi aux biens sur lesquels porte une hypothèque.

 

Mais le sens auquel on pense spontanément quand on prononce le mot "assiette" est la pièce de vaisselle à fond plat dans laquelle on place les aliments que l'on va manger quand on se met à table. Toutefois, au XIIIème siècle, le mot avait un autre sens: la position de quelqu'un, son équilibre, et pas seulement autour de la table. Cet emploi est maintenant vieilli, mais autrefois, dans le langage courant, on parlait de la bonne ou de la mauvaise assiette de quelqu'un pour décrire son maintien, son allure générale. Aujourd'hui, on utilise des mots comme "attitude", "posture", "prestance" ou "tenue". 

Il existe cependant une expression en rapport avec l'usage ancien du mot qui a traversé les siècles: "ne pas être dans son assiette". Rien à voir ici, comme on pourrait le croire, avec la pièce de vaisselle ou avec un aliment que l'on aurait mal digéré et qui nous rendrait malade. Littéralement, l'expression signifie que l'on n'est pas dans sa posture habituelle. Autrement dit qu'on est un peu chancelant et qu'on a perdu de sa superbe parce qu'on ne se sent pas bien physiquement.

Le sens ancien du mot "assiette" a également survécu dans le langage de l'équitation où l'assiette représente la stabilité du cavalier sur sa selle. Si le cavalier est bien placé sur le cheval, on dira qu'il a "une bonne assiette", si au contraire il est mal placé, qu'il a "une mauvaise assiette". Si le cavalier n'est pas tout à fait à l'aise, s'il est hésitant, on dira qu'il "manque d'assiette" et s'il perd l'équilibre, qu'il "perd son assiette". Comme le dit Montaigne dans ses "Essais": "Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c'est l'assiette en laquelle je me trouve le mieux."

 

L'assiette individuelle telle qu'on la connaît aujourd'hui existe depuis le XVIème siècle. Auparavant, l'assiette avait deux autres sens, dérivés par extension de celui que nous venons de voir: "service dans un repas", c'est-à-dire l'ensemble des plats apportés en même temps sur la table ("le roy ordonna 4 assiettes de 40 paires de mets") et "place, rang occupé à table" par les convives ("deux maistres d'hostel pour faire lever et ordonner l'assiette des personnes")². Au Moyen-Âge, les gens mangeaient à l'aide d'un couteau, la fourchette n'étant apparue qu'au XVIIème siècle, et ils posaient leurs aliments sur une tranche de pain qui en absorbait le jus. Cette tranche de pain appelée "soupe" faisait office d'assiette. C'est d'ailleurs de là que dérive l'expression "être trempé comme une soupe"³.

On trouve de nos jours toutes sortes d'assiettes différentes en fonction du type de nourriture avec laquelle on a l'intention de les remplir, ce qui était loin d'être le cas à l'époque: il y a les assiettes plates, les assiettes creuses ou à soupe, aussi appelées "assiettes profondes" en Belgique, et les assiettes à dessert qui sont plus petites que les précédentes, mais tout de même plus grandes que les soucoupes qui peuvent être considérées comme de toutes petites assiettes. En Suisse romande, les soucoupes se disent "sous-tasses".

L'assiette peut aussi désigner non pas la pièce de vaisselle, mais son contenu. Au menu de certains restaurants, on trouve les formules "assiette anglaise", qui consiste en un assortiment de viandes froides, et "assiette nordique", composée de saumon et de poissons fumés (truite, haddock, etc.) Pour parler du contenu d'une assiette, il existe également le mot "assiettée":  une assiettée de jambon ou de soupe.

Un "pique-assiette" est une personne qui se fait inviter partout, qui profite d'une situation sans rien donner en échange, et l'expression "ne pas lever le nez de son assiette" qualifie une personne qui reste silencieuse pendant tout un repas.

 

¹&²Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) & Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

³http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/07/27/olivier-...

10:09 Publié dans Belgique, Culture, Équitation, Michel de Montaigne, Soupe, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | |

03/02/2014

Dans la poêle à frire

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Le verbe "frire" a donné naissance à de nombreux mots et à quelques expressions savoureuses.

 

"Frire", c'est faire cuire un aliment dans une poêle avec du beurre ou de l'huile: œuf au plat, steak haché, oignons, etc. C'est un verbe défectif: il n'existe pas dans toutes les conjugaisons ni à toutes les personnes. "Frire" existe au présent de l'indicatif, mais seulement pour les trois premières personnes du singulier. Pour le pluriel, il faut accompagner le verbe "frire" du verbe "faire": nous faisons frire, vous faites frire, etc. C'est pareil pour l'imparfait, le futur et le conditionnel présent, on est obligé de dire: je faisais frire, je ferai frire, je ferais frire. En revanche, cela fonctionne pour le passé composé, le futur antérieur, le conditionnel passé et le plus que parfait grâce à l'auxiliaire "avoir": j'ai frit, j'aurai frit, j'aurais frit, j'avais frit.

 

Le mot "friture" a deux significations:

-L'action de faire cuire un aliment en le plongeant dans de l'huile bouillante. Mais la friture peut aussi désigner l'aliment qui a été frit: une friture d'éperlans ou de goujons, par exemple, ou même simplement une friture ou une petite friture pour parler d'un plat de poissons frits.

-Par analogie de son avec l'huile qui crépite, et au singulier uniquement, la friture décrit aussi un grésillement parasitaire sur une ligne téléphonique, à la radio ou à la télévision. 

 

L'adjectif "friand" aussi vient du verbe "frire". Au XIIIème siècle, l'adjectif s'écrivait friant, du participe présent du verbe frier en ancien français: brûler d'envie. Aujourd'hui, "friand" s'applique à quelqu'un qui est gourmand, qui aime particulièrement un aliment: être friand de chocolat. Mais on peut aussi être friand de compliments ou de romans. Dans la même famille, on trouve le friand qui est un pâté feuilleté garni d'un hachis de viande, ainsi que la friandise, la petite pièce de confiserie ou de pâtisserie bien connue et très appréciée qui se mange avec les doigts.

 

Passons maintenant à la frite, un mot que l'on comprend couramment comme un substantif mais qui est en réalité un adjectif. La formule complète, c'est "pomme de terre frite". Le mot est essentiellement utilisé au pluriel car il est rare que l'on en mange qu'une ! On peut aussi dire "pommes frites" ou "patates frites". Il existe encore d'autres appellations en fonction de leur taille: allumettes, bûches ou pailles. Pas de frites sans friteuse, cet appareil électroménager qui, outre les frites, permet de préparer beaucoup d'autres mets.

Les frites garnissent de nombreux plats populaires dans différents pays. La Belgique a ses moules-frites, la France son steak frites et les Britanniques leur fish and chips. Hé oui, en anglais british, les frites se disent chips. Nos chips ou pommes chips sont pour eux des crisps. En Amérique du Nord, les frites sont des French fries et les chips des (potato) chips. Au Québec, les chips se disent aussi "croustilles", un terme hautement évocateur. Restons au Québec pour une spécialité nommée "poutine": un met roboratif idéal par grand froid, constitué de frites et de cheddar fondu, le tout nappé d'une sauce brune. Le terme viendrait non pas de la Russie, mais du mot britannique pudding: pudding de l'ancien anglais poding, lui-même originaire du mot français "boudin": en Grande-Bretagne, le boudin noir s’appelle d'ailleurs black pudding.

 

Revenons au français avec les expressions "avoir la frite" et "avoir la patate" qui veulent dire "avoir la forme", "'être plein d'énergie". Les amateurs de fruits préféreront dire "avoir la pêche" ou "avoir la banane". Au contraire, si l'on n'est pas en forme avec une tendance à la tristesse et au dépit, on retrouve la pomme de terre dans l'expression "en avoir gros sur la patate".

L'expression "avoir/rouler/faire des yeux de merlan frit" est employée quand une personne a un regard niais ou qu'elle fixe son interlocuteur avec surprise ou stupéfaction. Au XVIIIème siècle, on disait "faire des yeux de carpe frite". Le poisson a changé, mais le sens de l'expression est resté identique en traversant les siècles.

Quelqu'un qui est frit, dans le langage populaire, c'est quelqu'un qui est ruiné: cet homme a tout perdu, il est frit.

Le verbe "se friter" signifie familièrement "se disputer", "se prendre la tête", voire même "se battre": ils se sont frités à la sortie du bar.

Pour finir, le mot "friterie" qui désigne une baraque de marchand de frites. En Belgique, une baraque à frites se dit aussi "friture", un emprunt au flamand frituur.

 

L'illustration vient de http://doyouspeakcocteil.blogspot.ch/ qui propose des traductions littérales d'expressions françaises en anglais "contemporain et raffiné".

 

08:00 Publié dans Anglais, Belgique, Conjugaison, Cuisine; gastronomie, Culture, Québec | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |