12/01/2017

Crash, cash, krach, etc.

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Analyse de plusieurs mots à la prononciation très proche, voire identique.

 

Le mot "crash" nous vient de l'anglais où le mot possède de nombreux sens différents. En tant que substantif, crash signifie entre autres "accident, collision, faillite", et le verbe to crash "se briser, s'écraser, entrer en collision, décliner".

En français, "crash" n'est utilisé que comme substantif, et il possède trois significations:

1. Écrasement au sol d'un avion. Au pluriel, on écrit des "crashs". On peut aussi employer le pluriel anglais crashes.

2. Dans le langage de l'informatique, un "crash" est la détérioration du disque dur, ce qui entraîne la perte des données enregistrées: plantage et crash.

3. Dans le langage boursier, un "crash"  est la chute brutale et soudaine des valeurs: un crash du dollar.

 

On ne confondra pas "crash" et "cash", mot lui aussi anglais, mais à l'origine latine. Cash, apparu en anglais à la fin du XVIème siècle, est emprunté à l'ancien français casse, "boîte, coffre, caisse d'un marchand", mot lui-même issu du latin capsa, "boîte à livres, à papiers; boîte, coffre pour conserver les fruits" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Casse a donné caissa en provençal et cassa en italien. En anglais, cash a d'abord signifié "boîte où l'on range son argent", avant d'acquérir le seul et unique sens d'"argent" au XVIIIème siècle (Douglas Harper, Online Etymology Dictionary).

En français, "cash" est entré dans le langage courant à partir du début du XXème siècle. Le mot peut être un adverbe signifiant "par un règlement comptant": payer cash (payer comptant). En tant que nom masculin, "cash" signifie "espèces": vous préférez du cash ou un chèque ? "Cash" possède aussi le sens d'"argent": faire du cash (faire des bénéfices). Enfin, comme adjectif, et dans le langage familier, "cash" signifie "franc, direct": c'est une personne cash qui dit ce qu'elle pense. Comme adverbe, "cash" prend le sens de "franchement, sans ménagement": parler cash.

 

Il existe un autre substantif que "crash" pour décrire l'effondrement des cours de la Bourse: krach. Le krach de Wall Street en 1929. "Krach" nous vient de l'allemand Krach, "craquement", lui-même issu de krachen, "craquer". À noter que le mot "krach" se prononce "craque", contrairement au mot "crash" qui, lui, se prononce "crache".

En allemand, le mot Krach dans le sens d'"effondrement des cours de la Bourse" s'est développé, comme en français, à partir de l'anglais crash. Il apparaît isolément en 1857, mais ne s'est répandu largement dans la langue allemande qu'à la suite de l'effondrement financier de la Bourse de Vienne le 9 mai 1873 (CNRTL).

Par extension, en français, le mot "krach" signifie "débâcle financière", "faillite brutale d'une entreprise".

 

Le mot "krach" possède plusieurs homonymes:

- Krak: ensemble fortifié construit aux XIIème et XIIIème siècles par les Croisés, en Palestine et en Syrie. "Krak" vient de l'arabe karak, "château fort". Rien à voir avec le "carac" ou "caraque", la pâtisserie composée de pâte sablée et de chocolat, le tout recouvert d'un glaçage de couleur verte. Ce petit gâteau est très présent en Suisse romande, mais introuvable en France. L'origine du mot "carac/caraque" viendrait du "cacao de qualité supérieure, tel que celui que produisent les environs de Caracas".¹

- Crack: poulain préféré dans une écurie de course, cheval de course exceptionnel. Le mot est issu de l'adjectif anglais crack, "excellent". En français, la formule "c'est un crack" désigne une personne remarquable dans un domaine particulier: c'est un crack en mathématiques. Mais "crack" possède aussi un sens plus sombre: dérivé fumable de la cocaïne, se présentant sous forme de cristaux. Dans ce sens-là, "crack" vient probablement du verbe anglais to crack, "casser". En argot, une "crack attaque" ou crack attack (anglicisme) est une crise de drogué en proie au manque de crack. Le mot fut saisi en 1991 à Amsterdam, dans la bouche de drogués français (Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007).

- "Crac", issu du verbe "craquer", est une onomatopée exprimant un bruit sec de choc ou de rupture, ou évoquant un événement brusque: soudain, crac, la branche se brise.

- Craque: dans le langage populaire, une "craque" est un mensonge par exagération ou vantardise, ou que l'on dit pour se justifier ou abuser quelqu'un: il nous a raconté des craques. L'origine du mot est incertaine, nous dit Littré, "à moins que l'on ne suppose que la craque est une chose qui sonne, qui craque". Selon Le Petit Robert et CNRTL, la "craque" dériverait du verbe "craquer" au sens de "se vanter faussement, mentir" qu'il avait au XVIIème siècle. En Belgique, on utilise le mot "carabistouilles", toujours au pluriel: "des carabistouilles, c'est un mensonge, ou des conneries."²

 

Pour finir, un terme bien de chez nous. En Suisse romande, une "craquée" est une grande quantité de choses: une craquée de livres; cette année, le poirier a donné une craquée de fruits. En France, on dira familièrement "flopée", "tapée", "trifouillée" ou "tripotée", et, dans le langage populaire, "chiée". Le mot "craquée" est à "comprendre: tant que le contenant (supposé) en craque, comme on dit plein à craquer. Pétée, employé dans le même sens, est également dialectal."³ Plus spécialement, on trouve en patois neuchâtelois les mots "peufnée" et "épéclée" pour parler d'une quantité importante de quelque chose.

 

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¹Joseph Favre, Dictionnaire universel de cuisine pratique, Place des Éditeurs, collection "Omnibus", 2010.

²Philippe Genion, Comment parler le belge (et le comprendre, ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

³Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994.

23/12/2015

Boule

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Après les guirlandes d'il y a deux ans, les sapins et les cadeaux de l'année dernière, analyse d'un autre mot de circonstance en cette période de fin d'année.

 

Le mot "boule" vient du latin bulla qui possède plusieurs sens: bulle d'eau; tête de clou pour l'ornement des portes; bouton de baudrier; clou qui sert à marquer les jours heureux ou malheureux; bouton ou bille mobile dans une horloge à eau; bulle [petite boule d'or que les jeunes nobles portaient au cou jusqu'à l'âge de dix-sept ans] (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

 

"Boule" qualifie un objet façonné en forme de sphère. En cette période des fêtes, les boules de Noël que l'on accroche au sapin tiennent bien sûr la vedette. Une autre boule de saison: la boule de neige, faite de neige tassée, que les enfants aiment se jeter à la figure lors d'une "bataille de boules de neige". La boule de neige figure dans la locution "faire boule de neige": littéralement "augmenter de volume en roulant" et, au sens figuré, "grossir, prendre de l'importance": ses propos maladroits ont fait boule de neige. On ne confondra pas la "boule de neige" avec la "boule à neige": boule en verre ou en plastique transparent contenant un motif décoratif, de l'eau et des paillettes, et qui se met à neiger lorsqu'on la manipule.

 

Il existe toutes sortes d'autres boules, en voici quelques-unes:

-Boule à thé: petite sphère métallique dans laquelle on place des feuilles de thé que l'on laisse ensuite infuser dans de l'eau chaude.

-Boule de glace, que l'on dépose sur un "cornet" en biscuit, appelé aussi "tulipe" en raison de sa forme allongée.

-Boule puante: accessoire de farces et attrapes qui libère une odeur nauséabonde d'œuf pourri.

-Boules Quies (marque déposée): petites boules de cire que l'on met dans les oreilles pour s'isoler du bruit. En latin, quies est un adjectif signifiant "calme, paisible", qui a donné quietus, "qui est en repos, qui est dans le calme, qui n'est pas troublé" (Gaffiot). En français on a le mot "quiétude" et en anglais l'adjectif quiet, "tranquille, silencieux", ainsi que le substantif quietness, "tranquillité, calme". 

-Boule à facettes: boule rotative recouverte de petits miroirs qui réfléchissent la lumière. Cette ambiance lumineuse festive était très en vogue durant la période disco, à la fin des années 1970.

-En Belgique, on désigne par le terme "boule de laine" une pelote de laine.

-Toujours en Belgique, une "boule" (ou "bouboune") est aussi un bonbon, une friandise sucrée: une "boule sure", un bonbon acidulé¹; une "boule de gomme", bonbon à la gomme aux arômes de fruits. La boule de gomme a donné l'expression "mystère et boule de gomme", qui qualifie quelque chose de très mystérieux. À l'origine de cette expression, l'allusion à une autre sorte de boule: la "boule de cristal" utilisée par certaines voyantes pour lire l'avenir. Si l'on remplace la transparence du verre par la matière opaque de la gomme, la voyante ne pourra plus rien voir et le mystère restera donc impénétrable.

-En Suisse romande, la "boule de Berlin", Berliner Pfannkuchen en allemand, est un gros beignet fourré, généralement à la confiture de framboise. Cette pâtisserie aurait été créée à Vienne à la fin du XVIIème siècle à l'occasion du carnaval, avant de conquérir l'Allemagne.

-Enfin, dans le sens de "corps plein sphérique de métal, de bois ou d'ivoire que l'on fait rouler dans certains jeux", il y a la boule de billard, de pétanque, de bowling et de flipper.

 

La boule se retrouve aussi dans plusieurs expressions:

-Avoir une boule dans la gorge: avoir la sensation d'étouffer à cause d'un sentiment d'angoisse.

-Avoir les yeux en boules de loto: avoir les yeux exorbités.

-Être, se mettre en boule: être, se mettre en colère. Cette expression fait référence au chat qui gonfle ses poils et fait le dos rond en signe de menace lorsqu'il a peur.

-Avoir les nerfs en boule: être très énervé, furieux. On dit aussi: avoir les nerfs en pelote (par allusion à la pelote de laine).

-Avoir les boules (registre familier): en avoir assez, être énervé. Ici, les boules sont à comprendre dans le sens de "testicules". Expression synonyme, elle aussi dans le registre familier: avoir les glandes.

-Toujours dans le registre familier, on emploie le mot "boule" pour désigner la tête. Cela a donné lieu à quelques expressions: perdre la boule (déraisonner, devenir fou); avoir la boule à zéro (avoir le crâne rasé); coup de boule (coup donné de la tête).

En argot, "boule" est masculin: "C'est bien ici du boule et non de la boule qu'il s'agit. Le mot désigne, dans ce cas, les fesses. Origine: le langage des prisons."²

 

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Une petite boule est une "boulette": de viande, de riz, de poisson ou de légumes. Et en français familier, "boulette" qualifie une gaffe, une maladresse. Faire une boulette: commettre une bévue.

La boule se rencontre aussi en verbe: "bouler", dans le langage familier, signifie "rouler par terre en se mettant en boule: il/elle a boulé jusqu'au bas de l'escalier. Et l'expression "envoyer bouler quelqu'un" a le sens de "renvoyer, éconduire une personne avec une grande brusquerie". En langage d'acteur de théâtre, "bouler" prend le sens de "parler beaucoup trop vite, avec les funestes conséquences que cela peut avoir"³: autrement dit, "bafouiller, trébucher sur ses mots".

"Bouler" a donné "boulotter", "manger" dans le langage familier, l'équivalent de "bouffer". Au XIXème siècle, au sens figuré, "boulotter" signifiait "dépenser": boulotter de l'argent. Au XIXème siècle également, "boulotter" avait aussi le sens de "se laisser vivre, vivoter, aller son train" (CNRTL et Petit Robert). Dans la même famille, le substantif "boulot", "travail", toujours dans le langage familier: aller au boulot, chercher du boulot. Synonymes: emploi, job. Précisons que l'hypothèse d'une dérivation sémantique de "bouleau", "bois difficile à travailler et qui donne beaucoup de travail aux menuisiers", d'où "travail pénible", semble peu probable (CNRTL). Enfin, citons l'adjectif "boulot, boulotte": gros et court. Adjectif synonyme: trapu. Cet adjectif est principalement utilisé au féminin pour parler d'une femme petite et rondelette: elle est boulotte. En boulangerie, un "pain boulot" est un pain court et cylindrique.

 

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¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

²&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, le français argotique et familier au XXIème siècle, Éditions Denoël, 2007.

09:48 Publié dans Anglais, Argot, Belgique, Culture, Homonymes, Latin, Noël, Suisse romande, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | |

09/12/2015

La marmite

 

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Marmite à trois pieds du XIXème siècle. 

 

Analyse du mot "marmite" ou comment, au fil des siècles, un adjectif s'est transformé en substantif. Et un mot d'actualité à Genève où la fête de l'Escalade commencera ce vendredi pour se prolonger durant tout le week-end: l'occasion de déguster les fameuses marmites en chocolat.

 

Le mot "marmite" possède une étymologie surprenante. À l'origine, en ancien français, on trouve l'adjectif marmite, "hypocrite", mot composé du radical onomatopéique "marm-" évoquant un murmure et de mite, "chat", animal qui a depuis toujours une réputation de fourberie. L'évolution sémantique s'explique par le fait que la marmite est un récipient profond et fermé par un couvercle qui cache son contenu aux curieux (CNRTL).

On retrouve le radical "marm-" dans des verbes comme "marmonner" et "marmotter". Quant au mot mite, on le retrouve dans "mistigri" (miste comme variante de mite), "mitaine" (par allusion à la fourrure qui recouvre les pattes du chat) et "emmitoufler" (du moyen français mitouflé, "qui porte des mitaines", mitouflé étant lui-même un croisement de "mitaine" et de l'ancien français emmouflé, "enveloppé de moufles, embarrassé"). 

 

Une marmite sert à faire bouillir de l'eau ou à faire cuire des aliments. Outre un couvercle, elle est munie de deux anses que l'on peut aussi appeler "oreilles". Autrefois, ce récipient avait trois pieds. Synonymes: "cocotte" (marmite en fonte), "fait-tout" ou "faitout" (ustensile en terre ou en métal) et "casserole" (de forme cylindrique et équipée d'un manche court). La "Cocotte-minute", ou "autocuiseur", ou encore "marmite de Papin", du nom de son inventeur français au XVIIème siècle, est hermétiquement close par un couvercle, ce qui permet de cuire les aliments sous haute pression. En Belgique elle est appelée "marmite à pression" ou "casserole à pression", et en Suisse romande "marmite à vapeur".

Le terme "marmite norvégienne" désigne un procédé consistant à retirer sa marmite ou sa cocotte du feu pour la placer dans un réceptacle isolant, de manière à garder les aliments au chaud ou dans le but de les laisser finir de cuire en économisant de l'énergie. Le principe est le même que celui d'un thermos.

On ne confondra pas la "marmite norvégienne" avec l'"omelette norvégienne", le dessert glacé à l'intérieur et chaud à l'extérieur. Là encore il est question de corps isolant, mais provoquant l'effet inverse, puisque la couche de meringue extérieure a pour fonction de neutraliser la chaleur et d'empêcher que la glace qui se trouve au cœur du dessert ne se mette à fondre. L'omelette norvégienne apparaît dans le roman "La nausée" de Jean-Paul Sartre, publié en 1938, mais sous un autre nom: "Ma rage se démenait à la surface et pendant un moment, j'eus l'impression pénible d'être un bloc de glace enveloppé de feu, une omelette-surprise."

La marmite a donné lieu à l'expression "nez en pied de marmite", c'est-à-dire un nez large du bas et retroussé.

 

Par métonymie, le mot "marmite" fait référence, non pas à l'ustensile de cuisine, mais à son contenu: une marmite de pot-au-feu, de soupe. Autrefois, on nommait "marmitée" le contenu d'une marmite. Au restaurant, une "marmite" est un aliment cuit et servi dans un bouillon: la marmite du pêcheur. "La petite marmite est une sorte de pot-au-feu de culotte, plat-de-côtes, abatis de volaille, etc., et divers légumes, dont le bouillon, dégraissé, est servi avec les abats et des croûtes."¹ Restons dans le restaurant, en compagnie du "marmiton": jeune aide-cuisinier à qui l'on donne à faire les basses besognes. Synonyme péjoratif: gâte-sauce (ce terme s'applique également à un cuisinier médiocre). Au XIXème siècle, un marmiton était aussi appelé "tournebroche", du nom de sa fonction.

Au sens figuré, en tant que symbole de nourriture, la locution "faire bouillir la marmite" signifie "assurer la subsistance de toute une famille".

Pour l'anecdote, "il y eut longtemps à Paris, rue des Grands-Augustins, un traiteur à l'enseigne de La marmite perpétuelle, dont Grimod de La Reynière vantait beaucoup les chapons au gros sel, qu'on y trouvait toujours chauds".² Grimod de La Reynière (1758-1837), avocat de formation, devint célèbre durant le règne de Napoléon Ier pour son amour de la gastronomie. Aux côtés de Brillat-Savarin, il est considéré comme l'un des pères fondateurs de la gastronomie occidentale moderne.

 

Par analogie de forme, une "marmite de géant(s)", ou "marmite du diable", qualifie une cavité circulaire creusée dans le lit d'un cours d'eau par l'érosion tourbillonnaire de blocs de roches dures, graviers, galets, etc.

 

Enfin, pendant la Première Guerre mondiale, une "marmite" désignait un obus de gros calibre. Et le verbe "marmiter" signifiait "bombarder".

 

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¹& ²Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.

Concernant la fête de l'Escalade, voici le lien vers mon billet écrit il y a deux ans: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

 

06:58 Publié dans Belgique, Cuisine; gastronomie, Culture, Jean-Paul Sartre, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |