18/07/2014

Un cousin peut en cacher un autre

B2439.jpgOn appelle cousins ou cousines les enfants et les descendants de personnes qui sont frères et sœurs. Des cousins germains ont un grand-père ou une grand-mère en commun: on parle aussi de cousins à la première génération. Les cousins issus de germains sont les cousins à la deuxième génération ou au deuxième degré, et ainsi de suite. Voilà pour le sens strict du mot. Le film "Cousin cousine" de Jean-Charles Tacchella, sorti en 1975, relate ce rapport familial particulier. Dans son "Dictionnaire des idées reçues", Gustave Flaubert nous prévient: "Conseiller aux maris de se méfier du petit cousin."

Par extension, un cousin peut aussi être une personne liée à une autre par une parenté plus ou moins lointaine dont on ne connaît pas forcément les origines. On parle alors d'un "cousin éloigné". Quant au fameux "cousin du Canada", on ne sait jamais vraiment d'où il sort... Et dans l'argot des banlieues françaises qui est souvent repris chez nous par les jeunes, "cousin" a simplement le sens d'"ami", de "personne proche", sans que cette personne appartienne à la famille au sens classique du terme. Il existe aussi le cousin "à la mode de Bretagne". Cette formule, aujourd'hui comprise comme ironique et servant à décrire un cousin éloigné dont la parenté est difficile, voire impossible à établir, faisait référence au XVIIIème siècle en Bretagne aux cousins germains: une appellation spécifique à cette région française pour expliquer ce lien de parenté. Ainsi, un oncle à la mode de Bretagne était le cousin germain du père ou de la mère, une nièce à la mode de Bretagne était la fille d'un cousin germain ou d'une cousine germaine. Quant au fameux cousin, il s'agissait du fils d'un oncle ou d'une tante à la mode de Bretagne, c'est-à-dire le fils d'un cousin germain ou d'une cousine germaine du père ou de la mère.

L'expression familière "le roi n'est pas son cousin" désigne aujourd'hui une personne qui est très prétentieuse. Mais à l'origine, cette expression n'avait pas du tout le même sens. On disait "si telle chose m'arrivait, le roi ne serait pas mon cousin" pour dire "je m'estimerais plus heureux que le roi".


Sous l'Ancien Régime, "cousin" était le titre que donnait le roi à quelques hauts personnages. Voici une définition complète: "En France, le Roi dans ses Lettres traite de Cousins, non-seulement les Princes de son sang, mais encore plusieurs Princes étrangers, les Cardinaux, les Pairs, les Ducs, les Maréchaux de France, les Grands d'Espagne, & quelques Seigneurs du Royaume."

À la même époque, il existait le proverbe: "Tous Gentilhommes sont cousins, et tous vilains sont compères."¹


Trois mots appartiennent à la même famille: "cousinade", "cousinage" et "cousiner":

Une cousinade est une réunion festive de personnes descendant d'un ancêtre commun. Ce mot est récent, il date du milieu des années 1990.

Le mot "cousinage", lui, est très ancien puisqu'il est apparu au XIIème siècle. Il est aujourd'hui désuet. On l'employait autrefois pour parler du lien existant entre des cousins et, par extension, de l'ensemble de la parenté proche ou lointaine: ils avaient invité tout le cousinage.

Le verbe "cousiner" date du XVIIème siècle et signifie au sens premier "entretenir des relations avec des cousins": ce sont des cousins avec qui l'on ne cousine plus. Dans ce sens-là, ce verbe aussi est aujourd'hui vieilli. De nos jours, il signifie "avoir des relations amicales avec quelqu'un, s'entendre bien avec lui" et appartient au registre littéraire. On préférera utiliser des verbes  plus courants tels que "copiner" ou "fréquenter". Autrefois, "cousiner" pouvait prendre le sens familier de "rendre visite à des gens plus riches que soi pour vivre quelque temps chez eux": "Comment peut-il vivre avec si peu de biens ? Il va cousiner chez l'un, chez l'autre."²


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Le deuxième sens du mot "cousin", c'est le moustique fin et allongé équipé de longues pattes qui vit principalement dans les régions humides. Autrefois, "par un mauvais jeu de mots" nous précise le Dictionnaire de l'Académie française de 1835, "être mangé de cousins" ou "avoir toujours des cousins chez soi" signifiait "avoir souvent chez soi des parasites qui se disent cousins ou amis". Et on utilisait le terme familier "chasse-cousin", lui aussi jouant sur le double sens du mot, pour parler d'un "mauvais vin et d'autres choses propres à éloigner les parasites: il leur a donné du chasse-cousin".

Pour se protéger des cousins, là nous parlons sans ambiguïté des insectes, on entourera son lit d'une moustiquaire. Jadis, on disait aussi "cousinière", mot qui a disparu de notre vocabulaire.


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On rencontre le troisième et dernier sens de "cousin" dans le jargon des policiers: "Indicateur de police, qu'on appelle aussi quelquefois tonton. Un film d'Alain Corneau de 1997, avec Patrick Timsit, porte ce titre."³ Synonymes: balance, indic. Un film français de Bob Swaim sorti en 1982 avec Nathalie Baye est d'ailleurs intitulé "La Balance".


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¹&²Dictionnaire de l'Académie française, 1765.

³Pierre Merle, Dictionnaire du français qui se cause, Éditions MILAN, 2004.


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02/06/2014

La dèche

 

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La dèche, dans le langage populaire, c'est le manque d'argent, qu'il soit temporaire ou que l'on soit vraiment dans la misère. On dit: être/tomber dans la dèche, anciennement "battre la dèche". Du côté des exclamations: c'est la dèche, quelle dèche ! Le mot date de la première moitié du XIXème siècle. Au départ, "dèche" avait le sens de "perte au jeu" et, dans l'argot des détenus, de "dénuement"  (CNRTL).

L'étymologie du mot est controversée. "Dèche" pourrait venir de "déchoir", "tomber dans un état inférieur à celui où l'on était", qui a aussi donné "déchéance" et "déchet". "Dèche" pourrait aussi dériver directement de "déchéance" par apocope, avec le passage du "é" au "è" et la suppression de l'accent sur le dernier "e" pour des raisons de prononciation. En linguistique, l'apocope est l'élision d'un ou plusieurs phonèmes à la fin d'un mot, ce qui donne lieu à des abréviations: "télé" est formé par apocope à partir du mot "télévision". Autres exemples d'usage courant: ciné(ma), auto(mobile), métro(politain), vélo(cipède). Le contraire de l'apocope est l'aphérèse qui consiste à retrancher un ou plusieurs phonèmes au début d'un mot: (auto)bus, (auto)car, (Sé)Bastien, (amé)ricain.

Il existe une autre origine, non pas étymologique mais historique. Le mot "dèche" serait né d'une erreur de prononciation au XIXème siècle dans un contexte théâtral, comme le mot "pataquès" que l'on a vu il y a quelques mois¹:

 

Un certain Hann, tambour-major au Cirque-Olympique, voulait devenir acteur; on lui accorda de prononcer une courte phrase dans une pièce où, habillé en tambour-major de la garde, il se faisait réprimander par Napoléon.

L'homme devait dire: "Quelle déception, mon Empereur !" Mais il était allemand, sa prononciation surprit et l'on entendit, à la première: "Quelle dèche, mon Empereur". Le public qui applaudit à ce qu'il croyait être une trouvaille d'auteur fit le reste et reprit l'expression.²

 

Le mot "déchard" qualifie un "homme dans la dèche, la misère, sans pour autant être devenu clochard. Une femme sera, dans ce cas de figure, une décharde."³ Synonyme: purotin. Le mot est issu de "purot", "fosse à purin" dans le langage de l'agriculture, avec ajout du suffixe populaire "in".

 

L'expression "être dans la dèche" n'est pas la seule pour exprimer le manque d'argent. On peut aussi dire (toutes ces expressions appartiennent au langage populaire ou familier):

-Être fauché (comme les blés).

-Être raide.

-Être à sec.

-Être dans la débine, de "débiner": décrier, dénigrer

-Être dans la purée. L'exclamation "purée !" signifie littéralement "misère !"

-Être dans la mouise. Au XIXème siècle, la mouise désignait une "soupe de basse qualité" ou "soupe économique" (CNRTL). Le mot viendrait d'un dialecte du sud de l'Allemagne, Mues, "bouillie". En allemand, Mus veut dire "compote de fruits" ou "purée" et, de même origine, notre "muesli" ou "musli", Müesli, Birchermüesli ou Birchermues en suisse allemand, Müsli en allemand, littéralement "petite purée".

-Toujours dans le registre des aliments qu'il n'est pas nécessaire de mâcher longuement: être dans la panade. "Panade", du provençal panada: "sorte de mets fait de pain émietté et longtemps mitonné dans du bouillon; mie de pain mise sur de la viande; à Carpentras, tourte aux herbes. De pan et de ada, faite avec du pain."

Aujourd'hui, en cuisine, la panade est une soupe faite avec des croûtes de pain mijotées dans du lait et enrichies de beurre et de jaunes d'œufs. On appelle aussi comme cela l'appareil à base d'eau, de beurre, de farine et de sel qui constitue la première étape de fabrication de la pâte à choux, avant l'incorporation des œufs. En Belgique, le terme "panade" renvoie à un repas pour bébé composé de fruits ou de légumes écrasés, l'équivalent de notre "compote".

 

"Dans la dèche à Paris et à Londres" ("Down and out in Paris and London") est le titre d'un livre autobiographique de George Orwell paru en 1933, dans lequel il décrit la misère de l'époque à travers sa vie vagabonde ponctuée de petits boulots mal payés.

 

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¹http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Gilles Henry, L'habit ne fait pas le moine, petite histoire des expressions, Éditions Tallandier, 2003.

³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

Dictionnaire provençal français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1847.

 

26/04/2014

La griffe sous toutes les coutures

 

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Le mot "griffe" vient du verbe "griffer", lui-même issu de l'ancien haut allemand grifan, "prendre, saisir", qui a donné greifen en allemand moderne. Griffer, c'est égratigner d'un coup de griffe ou d'ongle: le chat m'a griffé la main, les enfants se sont griffé le visage en se battant. Dans la langue familière et argotique, "griffer" a deux autres sens¹:

-Attraper, agrafer une personne que l'on poursuivait. S'utilise surtout du côté des victimes desdites poursuites. "Je m'suis encore fait griffer connement !"

-Voler, depuis les années 1950. "Il a griffé un portable."²

 

Au XIIIème siècle, le mot "griffe" s'écrivait grif. L'orthographe actuelle date du début du XVIème siècle. Les griffes, pointues et crochues, terminent les doigts de certains animaux, aussi bien les mammifères, les oiseaux que les reptiles. Pour les oiseaux de proie, on utilise le mot "serres". On parle d'un félin qui ouvre ou sort ses griffes pour attaquer ou se défendre; ou qui, au contraire, rentre ses griffes. Une griffe dite "rétractile" est précisément une griffe que des animaux comme le tigre ou le chat peuvent rentrer: elle s'abaisse sous l'action du muscle et se relève sous l'action du ligament. Les chats "se font les griffes" sur des surfaces dures, notamment le mobilier, dans le but de les aiguiser, et ils donnent des "coups de griffe(s)". Une personne qui se fait les griffes, elle, s'aguerrit, s'endurcit face à une situation difficile.

En effet, au sens figuré, les griffes s'appliquent aux humains. Elles sont souvent un symbole d'agressivité ou de rapacité, mais pas seulement. Ainsi, une personne aussi peut sortir ses griffes, montrer ses griffes en signe de menace ou rentrer ses griffes en marque d'apaisement. L'expression "faire patte de velours" est synonyme de "rentrer les griffes": revenir à des sentiments moins belliqueux, être aimable et arrangeant pour obtenir quelque chose. Lorsqu'une personne est "toutes griffes dehors", c'est qu'elle agit ou réagit de manière violente et agressive. Un "coup de griffe" est une attaque, généralement sous la forme d'une critique malveillante ou d'une remarque blessante. Lorsqu'on "tombe sous la griffe de quelqu'un", on tombe en son pouvoir. "Être entre les griffes de quelqu'un", c'est être à la merci des mauvaises intentions de quelqu'un. Enfin, lorsqu'on "arrache une personne des griffes d'une autre", c'est que l'on parvient à la sauver de l'emprise d'une personne malveillante. L'adjectif "griffu" s'applique aux animaux comme aux humains: des mains griffues, c'est-à-dire armées d'ongles longs et crochus. Au sens figuré, une personne que l'on décrit comme ayant "les mains griffues" est une personne cruelle et/ou avide.

Les griffes désignent aussi les ongles d'êtres imaginaires qui font peur: les griffes du diable, les griffes de Satan. "Les Griffes de la nuit" est le titre d'un film d'épouvante américain de Wes Craven sorti en 1984, du moins dans sa traduction française car le titre original, "A Nightmare on Elm Street", parle de cauchemar, non de griffes. Ce film a inspiré la série des "Freddy", ce personnage terrifiant qui possède une main droite griffue composée de lames acérées et qui tue les adolescents dans leurs rêves.

En Belgique, une "griffe" qualifie également une égratignure, une éraflure. Les artistes peintres recourent à la même abréviation: "employé couramment pour parler d'une malencontreuse éraflure ayant endommagé une toile."³ Le mot complet est "griffure".

Par analogie de forme, une griffe peut aussi être:

-En termes de jardinage, la racine tubéreuse de certaines plantes: griffes d'anémone, d'asperge, de renoncule.

-Un outil, un instrument ou une pièce possédant des dents recourbées et servant à tenir, à saisir un autre objet: une griffe de plombier, de tapissier, de doreur, de serrurier. Une griffe à musique est un instrument permettant simultanément de tracer les cinq lignes de la portée.

-En bijouterie, le petit crochet qui maintient une pierre sur un bijou.

-Les crampons qui aident certains ouvriers à grimper aux arbres ou aux poteaux.

 

À partir de la première moitié du XIXème siècle, la griffe acquiert un autre sens. Celui de l'empreinte reproduisant une signature, ainsi que l'instrument, généralement un cachet, servant à faire cette empreinte: apposer sa griffe, document qui porte la griffe d'un ministre. Plus particulièrement, à partir du milieu du XXème siècle, la griffe est le morceau d'étoffe cousu à l'intérieur d'un vêtement avec le nom du créateur: griffe d'un grand couturier. On parle d'un vêtement "griffé". Lorsqu'on enlève cette griffe, on obtient un vêtement dit "dégriffé" qui est vendu moins cher parce qu'il ne possède plus sa griffe d'origine. Par extension, la griffe peut aussi prendre le sens de "marque" d'un fabricant de produits de luxe: vendre des produits sous sa griffe. Enfin, la griffe peut renvoyer à l'empreinte de la personnalité d'un artiste dans ses œuvres: cette peinture, ce roman porte sa griffe. Cette acception date du milieu du XIXème siècle.

 

Dans la même famille que le verbe "griffer", on trouve le verbe "griffonner" qui possède plusieurs sens: écrire d'une manière peu lisible, dessiner grossièrement ou rédiger à la hâte. Un griffonnage est une écriture mal formée, difficile à lire, ou un dessin informe. Synonymes: gribouillage ou gribouillis, du verbe "gribouiller". Au XVIIIème siècle, le verbe "gribouiller" pouvait, dans un contexte grivois, vouloir dire "se divertir avec une femme": "Dormez-vous ? fagottez-vous ? gribouillez-vous ?"

Un griffonnement est un terme des beaux-arts désignant l'ébauche d'une sculpture en cire ou en terre.

 

Le griffon est un animal fabuleux à corps de lion, à tête et à ailes d'aigle, muni de griffes puissantes. En ancien français, il s'écrivait grif, comme la griffe à la même époque, mais l'étymologie du mot est différente: du latin chrétien gryphus, "sorte de vautour", qui, à la suite d'une substitution de consonnes inexpliquée, a remplacé le latin classique grypus, "oiseau fabuleux", variante de gryps de même sens⁵. Autrefois, on appelait aussi "griffon" le vautour fauve et le martinet noir. Depuis le XVIIème siècle, le terme se rapporte à un chien de chasse à poils longs et broussailleux. Un hippogriffe, quant à lui, est un autre animal fabuleux, moitié cheval, moitié griffon.

 

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¹&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain, 1750.

⁵Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

 

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