22/12/2014

Les cadeaux

 

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À quelques jours de Noël, un autre mot incontournable qui mérite d'être déballé.


Depuis la fin du XVIIème siècle, le mot "cadeau" désigne un objet que l'on donne à quelqu'un dans l'intention de lui être agréable Synonyme: "présent", mais ce terme est littéraire et ne s'emploie guère dans le langage courant. Nous verrons plus tard qu'il a aussi une connotation ancienne et qu'on l'utilisait à une époque où le sens du mot "cadeau" tel qu'on le connaît aujourd'hui n'existait pas encore.

Sans doute offrirez-vous et recevrez-vous des cadeaux à l'occasion des fêtes de Noël. Mais il existe une multitude d'autres moments où les cadeaux sont les rois de la fête: les anniversaires et les mariages, par exemple. Si l'on est libre d'offrir le cadeau que l'on souhaite lors d'un anniversaire, ce n'est généralement pas le cas pour un mariage. Très fréquemment, on est amené à choisir le cadeau que l'on fera sur une "liste de mariage" établie par les futurs mariés et déposée dans un magasin. 

On peut aussi offrir des cadeaux le premier jour de l'année: on parle alors d'"étrennes". Il s'agit d'une coutume très ancienne qui existait déjà au temps de la Rome antique et consistant à rendre visite à des parents ou à des amis le 1er janvier pour leur souhaiter une bonne année et leur offrir un petit quelque chose. Aujourd'hui, cette tradition s'est quelque peu perdue, mais il est toujours courant d'offrir des étrennes au début du mois de janvier à son facteur ou, si l'on vit en ville, à son gardien ou à sa gardienne d'immeuble sous la forme d'une somme d'argent. Le mot "étrennes" est alors synonyme de "gratification".

Dans la même famille, le verbe "étrenner" qui signifie "être le premier à utiliser quelque chose". On l'emploie le plus souvent pour parler d'un vêtement que l'on porte pour la première fois: ce jeune homme est fier d'étrenner son premier costume. Ce verbe a un deuxième sens: être le premier à souffrir d'un inconvénient, par exemple un coup, une disgrâce ou un reproche; on a sanctionné les responsables, c'est malheureusement lui qui a étrenné. Expression synonyme: essuyer les plâtres, écoper.


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Le cadeau n'a pas toujours été ce que l'on connaît aujourd'hui. Au XVème siècle, ce mot désignait une lettre capitale ornée de traits de plume que les maîtres d'écriture plaçaient en tête des actes ou des chapitres dans les manuscrits en écriture cursive (Littré).

Il existe deux étymologies possibles. "Cadeau" pourrait venir de l'ancien provençal capdel, "personnage placé en tête, chef, capitaine gouverneur", lui-même issu du latin capitellum, diminutif de caput, "tête, extrémité, chapiteau de colonne" (Dictionnaire Gaffiot, 1934)¹. En effet, dans les manuscrits cités plus haut, les grandes initiales ornementales, en plus d'être placées en tête d'un alinéa, comprenaient souvent une figure de personnage (CNRTL). Mais "cadeau" pourrait également dériver du latin catella, "petite chaîne, chaînette, collier", à cause de la forme enchaînée des traits de plume (Littré).

Au XVIIème siècle, le mot "cadeau" prend le sens de "régal, fête galante offerte à une dame" (CNRTL). On serait passé du premier sens à celui-ci car, dans certains manuscrits galants destinés à une dame, les grandes initiales ornées auraient contenu la première lettre de son prénom, ce qui était une façon de la fêter à travers cette dédicace. De là, probablement, le sens actuel du mot "cadeau": ce que l'on offre pour être agréable à quelqu'un.

Voici un extrait du "Bourgeois gentilhomme" de Molière, une comédie-ballet en cinq actes et en prose représentée pour la première fois en 1670, où l'on a dans la même tirade, et opposés l'un à l'autre, le mot "cadeau", "divertissement offert à une dame", et le mot "présent", équivalent à notre "cadeau" actuel (acte III, scène XV, Dorimène parle au gentilhomme Dorante qui lui fait la cour):

DORIMÈNE: Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour, à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ! J'ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qui vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé; les déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu'à la fin vous me ferez au mariage, dont je me suis tant éloignée.


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On trouve le mot "cadeau" dans quelques expressions, locutions et proverbes:

-C'est un cadeau de la maison, c'est cadeau: je vous l'offre, c'est gratuit. Aujourd'hui, le café, c'est cadeau.

-Ne pas faire de cadeau(x) à quelqu'un: être dur et exigeant avec une personne, notamment en affaires. Ils ne se font pas de cadeaux: ils ne se laissent rien passer.

-C'est pas un cadeau: c'est une personne difficile à supporter.

-Un cadeau empoisonné: un cadeau qui vous procurera plus d'ennuis que de satisfactions.

-C'est un cadeau du ciel: c'est un événement ou une nouvelle qui arrive alors qu'on ne l'attendait pas et qui réjouit.

-Les petits cadeaux entretiennent l'amitié (proverbe).

-En argot, le "petit cadeau" est la rémunération d'une prostituée: n'oublie pas mon petit cadeau. Cette formule est employée depuis le milieu du XVIIIème siècle.


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Enfin, on utilise souvent le mot "cadeau" en apposition dans des mots comme bon cadeau, chèque cadeau, papier cadeau ou paquet cadeau.


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Pour conclure, voici ce que Gustave Flaubert dit du cadeau dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Ce n'est pas la valeur qui en fait le prix, ou bien ce n'est pas le prix qui en fait la valeur. Le cadeau n'est rien, c'est l'intention qui compte."


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¹Nous avons vu dans une chronique précédente toute une série de mots qui ont pour origine le mot latin caput: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...


08:00 Publié dans 1er janvier, Argot, Culture, Gustave Flaubert, Latin, Molière, Noël, Provençal | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

12/12/2014

Sapin, épicéa ou pin ?

 

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 Trois mots incontournables à l'approche de Noël.


Peut-être y a-t-il déjà un sapin de Noël qui trône dans votre salon... Le sapin de Noël est une tradition païenne d'origine germanique, intégrée dans la religion chrétienne. On le décore avec des boules, des guirlandes¹ et/ou des "cheveux d'ange", de longs fils blancs très fins, et l'on place à son sommet une étoile qui rappelle aux chrétiens l'étoile de Bethléem qui guida les Rois mages vers l'enfant Jésus. Votre arbre de Noël est certainement un épicéa ou un sapin de Nordmann, appelé aussi "sapin du Caucase" ou "sapin de Crimée", l'arbre de Noël préféré des Suisses depuis de nombreuses années. Son nom vient d'Alexander von Nordmann (1803-1866), le botaniste finlandais qui le découvrit en Géorgie alors qu'il enseignait l'histoire naturelle à Odessa.

Mais connaissez-vous la différence entre le sapin, l'épicéa et le pin ? Ces trois résineux appartiennent à la famille des pinacées, mais leur aspect varie. Voici une récapitulatif.

Le sapin ou "sapin blanc" est un arbre de moyenne altitude, des régions tempérées de l'hémisphère Nord et de l'Amérique centrale, conifère à tronc droit, à écorce épaisse écailleuse, branches plongeantes et feuilles persistantes nommées "aiguilles", dont l'organe reproducteur est un cône dressé (on parle aussi de "pomme de pin"). L'aiguille du sapin se détache facilement. Les branches du sapin sont plus horizontales que celles de l'épicéa. Le sapin atteint quarante mètres de haut, son bois est utilisé en charpenterie et en menuiserie pour les parquets et pour la fabrication de la pâte à papier. Sa couleur est plus claire que celle de l'épicéa, même si le terme "vert sapin" signifie "vert sombre".

L'épicéa est un arbre voisin du sapin blanc, mais au tronc roux et aux cônes pendants, exploité pour sa résine et son bois, et que l'on utilise fréquemment comme arbre de Noël. Abondant dans les régions fraîches ou montagneuses d'Europe et d'Amérique du Nord, l'épicéa atteint cinquante mètres de haut. En se détachant, l'aiguille emporte un morceau du rameau. L'aiguille de l'épicéa est plus piquante que celle du sapin blanc. Au Canada, on appelle l'épicéa "épinette": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

Le pin possède des aiguilles qui sont groupées en faisceaux par deux, trois ou cinq, ce qui les distingue de celles du sapin et de l'épicéa qui sont insérées régulièrement sur les tiges.

Dans nos montagnes, mis à part les sapins blancs et les épicéas, il est courant de voir d'autres conifères tels que des mélèzes, des aroles et des pins sylvestres.

Contrairement à l'épicéa et au pin, on rencontre le sapin blanc dans quelques expressions:

-Sentir le sapin: n'avoir plus longtemps à vivre, par allusion au cercueil ordinairement fait de ce bois. Dans "Madame Bovary" (1857), Gustave Flaubert emploie le mot "sapin" pour "cercueil": "Qu'est-ce qu'il a donc, le père Tellier ?... Il tousse qu'il en secoue toute sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutôt un paletot de sapin plutôt qu'une camisole de flanelle ?" Dans sa chanson "Le vieux Léon" (1958), Georges Brassens fait le même usage du mot "sapin": "Mais les copains suivaient l'sapin le cœur serré".

-Autrefois, en argot, "la redingote de sapin" qualifiait le cercueil: il est sorti de chez lui les pieds devant, dans une bonne redingote de sapin. Aujourd'hui, "sapin" est "le nom encore assez courant que l'on donne en début de XXIème siècle pour désigner le taxi. Le bois de sapin est bien connu pour avoir été utilisé dans la construction de divers types de véhicules pour divers types de transport..."² Cela nous vient probablement des fiacres d'autrefois, dont la fabrication en bois leur valait l'appellation populaire de "sapin". En effet, des expressions comme "sauter dans un sapin" ou "prendre un sapin" signifiaient "aller en fiacre".

-Au Québec, dans le langage familier, l'expression "passer un sapin à quelqu'un" veut dire  "tromper, duper quelqu'un" (on peut aussi "se faire passer un sapin": se faire rouler). Et le terme "sapinage" désigne un ensemble de conifères, en particulier de sapins et d'épinettes, ainsi que les branches de ces conifères: une couronne de sapinage.


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¹Nous avons vu la guirlande l'année dernière: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...

²Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

08:00 Publié dans Argot, Culture, Gustave Flaubert, Noël, Québec, Suisse | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook | |

05/09/2014

Fumez-vous le cigare ?

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Un cigare est un petit rouleau de feuilles de tabac préparé pour être fumé. Le mot est emprunté de l'espagnol cigarro, mot lui-même tiré soit du maya zicar, "fumer", soit de l'espagnol cigarra, "cigale", par analogie de forme et de couleur (CNRTL). Cette prétendue ressemblance est controversée, mais cette dernière option paraît crédible: "La plante de tabac ayant été introduite en Espagne, en Andalousie, à Séville, on l’aurait particulièrement cultivée dans les vergers et les jardins attenants aux maisons, généralement appelées cigarrales, endroits où chantent et bruissent les cigales. Ainsi, par une voie détournée, le nom de cigares aurait été donné à la feuille de tabac roulée, mais nullement à cause de la prétendue ressemblance du cigare avec le corps de la cigale ! Ce qui semble donner quelque vraisemblance à cette origine, c’est que cigare, quand on a commencé à user de ce terme, était du « féminin ». Il y en a plusieurs exemples. Chateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, en 1811, a écrit : « Je lui présentai une cigare, il fut ravi et me fit signe de fumer avec lui. »"¹

Certains cigares ont investi la langue française avec des noms bien spécifiques. Un "havane" est un cigare réputé, composé de tabac originaire de Cuba. Un "londrès" est également un cigare cubain, fabriqué à l'origine spécialement pour les Anglais. En argot, un gros cigare est appelé "barreau de chaise". Un petit cigare est un "cigarillo", un "ninas" ou un "señorita" (respectivement "petit cigare", "petites" ou "mademoiselle" en espagnol).

Il existe tout un vocabulaire autour du cigare, du nom des boîtes où on les conserve jusqu'aux images qui ornent ces boîtes. Concentrons-nous sur quelques mots qui évoquent de manière imagée les différentes parties d'un cigare: la "cape" ou la "robe" qualifient l'enveloppe extérieure du cigare, le "pied" est l'extrémité par laquelle on l'allume, la "tête" est l'extrémité du cigare que l'on tient en bouche et le "purin" est le dernier tiers du cigare. Si vous souhaitez en savoir davantage, vous pouvez consulter ce glossaire tout à fait intéressant: http://lecigare.ch/contents/fr/d27.html

Le cigare est indissociable de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Georges Sand, la première femme à avoir osé fumer un cigare en public, Jean-Luc Godard ou Jacques Dutronc. Mais le personnage amateur de cigares le plus connu reste Winston Churchill qui a déclaré: "Le secret de ma forme ? Je bois beaucoup, je dors peu et je fume cigare sur cigare."


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Au sens figuré et familièrement, le terme "cigare" prend le sens de  "tête":  avoir mal au cigare, recevoir un coup sur le cigare, se creuser le cigare, n'avoir rien dans le cigare. Cela vient du mot "coupe-cigare" qui qualifie l'instrument permettant de couper le bout fermé d'un cigare avant de l'allumer et qui, autrefois, dans le vocabulaire argotique, décrivait la guillotine. Plusieurs autres mots que "cigare" servent à décrire la tête: quelqu'un qui n'a rien dans le cigare n'aura rien non plus dans le bocal, la caboche, la cafetière, le caillou, la carafe, le carafon, le cassis, la cervelle, le chou, le ciboulot, le citron, la citrouille, la coloquinte, le crâne ou la tirelire.

 

En Belgique, "cigare" a le sens particulier de "remontrance, réprimande, engueulade": donner, passer un cigare à quelqu'un, recevoir un cigare. Chez nous, on emploie des expressions comme "sonner les cloches à quelqu'un" ou "lui passer/donner un savon". Aux XVIIème et XVIIIème siècles, on disait "savonner la tête à quelqu'un" (CNRTL) et "(bien) savonner quelqu'un"². L'image à l'origine de toutes ces expressions viendrait des lavandières d'autrefois. Deux explications s'offrent à nous. 1. Après avoir lavé leur linge, les lavandières le frappaient à grands coups de battoirs pour l'essorer. 2. Le lavoir était un lieu plein de vie où les discussions, les cancans, les médisances et les disputes étaient monnaie courante.


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¹Georges Dubosc, Cigares et cigarettes (1926), collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux.

²Dictionnaire de l'Académie française, 1762 et 1765.

19:36 Publié dans Argot, Belgique, Culture, Espagnol | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |