19/08/2015

Chance(s)

 

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Un mot plus complexe qu'il n'y paraît car il possède plusieurs significations, notamment s'il est au singulier ou au pluriel.

 

Le mot "chance" vient du latin populaire cadentia, mot lui-même issu du verbe cadere, "tomber", qui s'employait en latin classique en parlant du jeu d'osselets et de dés. À l'origine, le mot s'écrivait chaance ou cheance, et signifiait précisément "manière dont tombent les dés": "On appelle chance un premier coup de dés qu'on jette pour en faire jouer un autre, ou pour jouer soi-même. Ainsi, on dit livrer chance à quelqu'un, pour lui donner lieu de jouer un coup ensuite, et amener chance, quand on l'amène pour soi-même. De là chance se prend pour un coup heureux qui dépend du hasard."¹

 

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Aujourd'hui, employé au singulier, le mot "chance" possède deux significations.

1. Heureux hasard, sort favorable: avoir de la chance. Il existe plusieurs expressions synonymes: avoir la baraka (mot arabe signifiant "bénédiction, faveur du ciel"), les fées se sont penchées sur son berceau, être né sous une bonne étoile, etc. Pour d'autres expressions synonymes d'"avoir de la chance": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc.... La "chance du débutant" qualifie un succès imprévu obtenu par quelqu'un qui accomplit quelque chose pour la première fois. Locutions synonymes: "aux innocents les mains pleines" (les novices ont parfois plus de chance que les autres personnes) et "la chance sourit à ceux qui ne l'attendent pas" (ceux qui anticipent une certaine récompense seront déçus). On parle aussi d'un "coup de chance" ou d'un "jour de chance". "Par chance" veut dire "par un heureux hasard": par chance, personne n'a été blessé dans l'accident. "Porter chance à quelqu'un", c'est "porter bonheur à quelqu'un": cette amulette me porte chance, je ne m'en sépare jamais. L'expression "au petit bonheur la chance" signifie "à l'aventure, au hasard". Et on dit "c'est la faute à pas de chance" lorsqu'on est victime d'un évènement désagréable et qu'on ne peut tenir personne pour responsable. Enfin, par antiphrase, on utilise l'expression "c'est bien ma chance !" pour dire qu'une fois de plus le sort joue contre moi.

2. Manière favorable ou défavorable selon laquelle un évènement se produit, puissance censée distribuer le bonheur et le malheur sans règle apparente et qui préside au succès ou à l'échec d'une entreprise. Dans ce sens-là, la chance est synonyme de "bonne ou de mauvaise fortune". On peut en effet alors parler de "bonne ou de mauvaise chance": faire cesser la mauvaise chance. On dit aussi couramment: la chance nous sourit enfin, souhaiter bonne chance à quelqu'un (elliptiquement: bonne chance !) On peut "tenter/courir sa chance". Et la locution "la chance a tourné" signifie que de bonne elle est devenue mauvaise (ou vice versa): tout le monde le/la soutenait, mais la chance a tourné; après une longue période de malheurs en tous genres, la chance a fini par tourner.

 

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Le plus souvent au pluriel, le mot "chance" désigne la possibilité qu'un évènement se produise. Synonymes: éventualité, probabilité. "Mettre toutes les chances de son côté", c'est se donner les plus grandes possibilités de succès dans un projet (expression synonyme: avoir/mettre tous les atouts dans son jeu/de son côté). On dit: il y a beaucoup de chances/de fortes chances/peu de chances que cela arrive; calculer ses chances de succès; il/elle a toutes les chances d'obtenir ce qu'il/elle désire. Occasionnellement, on rencontre le mot "chance" au singulier avec la même signification: il y a une chance sur deux pour que cela fonctionne; donner sa chance à quelqu'un, c'est-à-dire lui laisser la possibilité de réussir. Enfin, en mathématiques, la "théorie des chances ou théorie des probabilités" est l'étude des phénomènes caractérisés par le hasard et l'incertitude.

 

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Voici deux derniers sens que peut revêtir le mot "chance":

1. Occasion. Saisir, laisser passer sa chance. C'est la chance de ma vie.

2. Espoir. C'est notre dernière chance. Une conférence de la dernière chance.

 

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Le contraire de la chance, c'est la "malchance": avoir beaucoup de malchance, être poursuivi par la malchance, être victime de malchance. "Par malchance" signifie "par malheur", et on utilise la locution "jouer de malchance" pour dire qu'on accumule les ennuis (on peut aussi dire "jouer de malheur"). Synonymes du mot "malchance": déveine, poisse, guigne, scoumoune.

Nous avons vu le mot "veine" il y a quelques mois (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

Le mot "poisse" est dérivé de la "poix", une matière collante et visqueuse fabriquée à partir de résine de pin et de goudron végétal, utilisée principalement pour assurer l'étanchéité de divers assemblages. Une matière à la texture désagréable dont on n'arrive pas à se défaire, tout comme la malchance. "Au XVIème siècle, un poissard était un voleur, à cause de poisser, dérober — peut-être à l'origine à l'aide de baguettes enduites de poix."²

Pour tout savoir sur la "guigne": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/10/09/la-guign....

Enfin, le mot "scoumoune" aurait été popularisé dans les années 1950 via l'argot du milieu des truands corses et marseillais. En italien, le mot scomunica signifie "excommunication", mot lui-même issu du verbe latin excommunicare. "La Scoumoune" est un film franco-italien de José Giovanni avec Jean-Paul Belmondo, sorti en 1972, qui raconte les aventures de Roberto, surnommé "la Scoumoune" car il a la réputation de porter malheur à ses ennemis en étant plus rapide qu'eux à dégainer et à tirer, dans le milieu de la pègre marseillaise.

 

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¹Esmangart et Éloi Johanneau, Œuvres de Rabelais, Tome premier, À Paris, chez Dalibon, libraire, 1823.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978. 

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30/04/2015

Colle

 

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Le mot "colle" vient du latin populaire colla. C'est un mot qui possède plusieurs sens.


Le premier sens désigne la substance gluante dont on se sert pour faire adhérer entre elles deux surfaces. Il existe toutes sortes de colles pour toutes sortes de matières différentes: colle de bureau, colle à bois ou colle forte, colle à porcelaine, colle à tapisserie, etc. Une "peinture à la colle", "à la tempera" ou "détrempe" est une peinture dont les couleurs ont été broyées et délayées dans de l'eau additionnée d'un agglutinant (gomme, colle ou œuf). Cette technique était très en vogue avant l'apparition de la peinture à l'huile à la fin du Moyen Âge. Tempera, "détrempe", vient de l'italien. Et bien sûr on ne confondra pas "tempera" avec le mot japonais "tempura" qui désigne une beignet très léger de légumes ou de poisson.

Quelques expressions tournent autour de la colle:

-Faites chauffer la colle !: se dit par plaisanterie lorsqu'on entend un bruit de casse. Autrefois, la colle n'existait pas en bâton ou en tube comme aujourd'hui, il fallait la préparer soi-même: "La colle était obtenue à partir de peaux d'animaux (colle de peau), de chutes de parchemin (colle de parchemin), de boules de gui, de sève d'arbre, etc. La colle de peau ou de parchemin, par exemple, était cuite et réduite pendant 8 à 10 h dans un récipient avec de l'eau; elle était ensuite étalée en couches et mise à l'air pour sécher (un peu comme une flaque d'eau qui devient de la glace); lorsqu'elle avait durci, on la brisait et on la conservait dans des bocaux ou des récipients. Pour la liquéfier (on s'en servait pour coller les feuillets des parchemins, mais aussi en enluminure pour lier certains pigments), il fallait en chauffer quelques brisures au bain-marie. D'où l'expression « faites chauffer la colle ! » reprise et rendue célèbre par Francis Blanche et Pierre Dac dans un feuilleton radiophonique".¹ "Faites chauffer la colle" est aussi le nom d'un roman de San-Antonio (Frédéric Dard) paru en 1993.

-Un(e) pot de colle: personne importune dont on n'arrive pas à se débarrasser.

-Vivre à la colle (cette expression est aujourd'hui vieillie): vivre en concubinage.

-Chier dans la colle: dans le langage familier, faire une erreur; créer un problème; exagérer.


Le deuxième sens du mot "colle" se rencontre dans l'argot scolaire: il s'agit d'une interrogation de contrôle à laquelle sont soumis des élèves préparant des examens ou des concours; une colle de physique, d'anglais. Par extension, le mot désigne également une question difficile, embarrassante: poser une colle à quelqu'un. Enfin, le mot renvoie à une punition qui contraint un élève à venir en classe en dehors des heures de cours: deux heures de colle. Synonymes: consigne, retenue.

Le verbe "coller" aussi possède ces deux sens-là: "embarrasser quelqu'un en lui posant une question à laquelle il ne peut pas répondre" et "infliger une retenue à un élève"; il sait tout, il n'y a pas moyen de le coller; j'ai été collé samedi. 


Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le verbe "accoler", "placer côte à côte, assembler, joindre", n'appartient pas du tout à la même famille que "coller". "Accoler" dérive de "col", lui-même homonyme de "colle", d'où une confusion possible. Le mot "col" est issu du latin collum qui a donné également "cou", employé indifféremment avec "col" jusqu'au XVIIème siècle (Petit Robert). Cet ancien usage se retrouve dans l'expression "se hausser, se pousser du col", "chercher à se faire valoir, prendre de grands airs", littéralement "se hausser, se pousser du cou", et dans les noms d'oiseaux tels que le canard "colvert", comprenez "cou vert", et le "torcol", un oiseau grimpeur qui a la particularité d'avoir un cou flexible. Dans la même famille, on rencontre des mots comme "décolleté",  "collier", "collerette", "collet", anciennement "partie du vêtement qui entourait le cou", d'où les expressions "être collet monté" et "prendre/saisir quelqu'un au collet", ainsi que le mot "accolade", "action d'embrasser quelqu'un en mettant les bras autour son cou". Au Moyen Âge, une accolade désignait l'embrassade et le coup donné du plat de l'épée sur l'épaule du chevalier nouvellement adoubé. Aujourd'hui, à la remise d'une décoration, "l'accolade" est le geste qui ébauche une embrassade: donner, recevoir l'accolade. Le deuxième sens du mot "accolade" est le signe topographique en forme de crochet à double courbure servant à grouper certains éléments selon des analogies: { }.

Une dernière précision concernant le verbe "accoler". Autrefois, ce verbe signifiait "étreindre quelqu'un en posant les bras autour de son cou" et pouvait s'utiliser transitivement et pronominalement: il accola affectueusement son camarade; en se revoyant, ils s'accolèrent longuement. Au fil des siècles, il a été concurrencé par l'ancien français embracier, "embrasser", qui finit par le supplanter (CNRTL). En effet, n'oublions pas que le sens premier du verbe "embrasser", que l'on comprend couramment comme "donner un baiser à quelqu'un", est "entourer de ses bras; serrer, étreindre quelqu'un ou quelque chose": le tronc de cet arbre est si gros que deux hommes l'embrasseraient à peine.


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¹Anne Pouget, Le pourquoi des choses. Origines des mots, expressions et usages curieux, tome IV, Cherche-Midi, 2011.

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20/04/2015

Êtes-vous à la page ?

 

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Le mot "page" vient du latin pagina, "partie interne du papyrus découpée en feuillets, avec une seule colonne d'écriture par feuillet; page" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). Une page est en effet chacun des deux côtés d'une feuille de papier où l'on peut écrire ou dessiner. Dans "Gargantua" de François Rabelais (1534), on rencontre le mot "pagine": "Quelque pagine de la diuine Escripture".


Certaines pages ont des noms spécifiques. Le premier côté d'une feuille de papier est appelé "recto" ou "belle page" car ce côté est l'endroit de la feuille. L'autre côté est appelé "verso" ou "fausse page" car il est situé au revers de la feuille de papier. Lorsqu'on écrit ou que l'on imprime un texte sur les deux faces d'une page, on écrit/imprime "recto-verso". Dans un livre, la "belle page" est la page de droite, c'est la page côté recto, celle qui est le mieux perçue par le lecteur et qui porte un numéro impair. C'est sur cette page que se trouvent le titre et, le plus souvent, le début d'un nouveau chapitre. La "fausse page", au verso de la "belle page", est la page de gauche d'un livre, celle qui porte un numéro pair. La "page de garde" d'un livre est la feuille blanche placée entre la couverture et la page de titre. La première page d'un journal, celle qui contient les grands titres, se nomme "une": qu'y a-t-il à la une du journal ce matin ?

Quelques expressions tournent autour de la page:

-Être à la page: être au courant de l'actualité ou des dernières tendances de la mode. Cette expression pourrait faire référence à un almanach ouvert à la bonne page, c'est-à-dire la page du jour. Expressions synonymes: être dans le coup, être dans le vent, être de son époque.

-Mettre quelqu'un à la page: "Cette expression argotique ne signifie pas « mettre quelqu'un à la mode », comme on pourrait le croire, mais plutôt le mettre au pas, le ramener à la raison, éventuellement le remettre à sa place. L'expression s'entend majoritairement chez les jeunes."¹

-Tourner la page: ne plus se préoccuper d'une situation difficile, passer à autre chose. Après une rupture amoureuse, il faut savoir tourner la page pour aller de l'avant.

-Syndrome de la page blanche: chez les écrivains, crainte de ne pas trouver l'inspiration au moment de commencer ou de continuer une œuvre. On peut aussi dire: angoisse/peur de la page blanche. Le terme savant de cette peur est "leucosélophobie" (substantif féminin).


Par métonymie, le mot "page" fait aussi référence à ce qui est inscrit ou imprimé sur une page: lire une page, finir sa page. Par extension, on parle d'une "page de publicité" qui passe à la télévision. Sur Internet également, il y a des pages. On qualifie de "page-écran" l'ensemble des informations qui apparaissent sur toute la surface de l'écran d'un terminal. Une "page Web" est une page-écran qui fait partie d'un site Web et qui contient des liens vers d'autres pages. La "page d'accueil" est la première page d'un site Web qui s'affiche lors d'une connexion, qui fournit une présentation générale du site et qui donne accès à l'ensemble des rubriques qu'il contient; anglicisme synonyme: home page. La page Web d'un réseau social sur laquelle quelqu'un publie des informations est appelée "mur": j'ai posté un statut sur mon mur Facebook. La "mise en page(s)" est l'opération par laquelle on dispose graphiquement tout ce qui doit rentrer dans un texte (blancs, titres, légendes, illustrations, etc.), autant dans un journal en version papier que sur une page Web. Pour un journal en version papier, ce travail précède l'impression et aboutit à la création d'une "maquette".


Au sens figuré, la page caractérise une partie de la vie d'un individu ou une période de l'histoire d'un groupe de personnes ou d'une nation: une des pages les plus heureuses du XXème siècle; la plus belle page de ma vie. Dans le même sens et le même registre, on peut utiliser le mot "chapitre": un chapitre glorieux ou peu glorieux de l'histoire d'un pays.


Revenons au livre avec le "marque-page" ou "signet": morceau de papier ou de tissu que l'on place entre deux pages d'un ouvrage en le laissant dépasser, de manière à pouvoir reprendre ultérieurement sa lecture là où on l'avait interrompue ou pour pouvoir retrouver facilement un passage en particulier. La "pagination" est la manière de numéroter les pages: la pagination de ce livre commence après le titre; la pagination de la préface est en chiffres romains.


On ne confondra pas la page avec le page, anciennement un jeune noble placé au service d'un seigneur pour apprendre le métier des armes. On rencontrait autrefois la locution "être hardi/effronté comme un page". On ne confondra pas non plus le page avec le pageot, "lit" en argot. Variante orthographique: pajot. Et en forme abrégée: page (substantif masculin). Le mot "pageot" pourrait tirer son origine de "paillot": petite paillasse (ce terme est aujourd'hui vieilli). Et il existe les verbes "se pager" et "se pageoter/pajoter": se mettre au lit, se coucher. D'autres mots que "pageot" désignent le lit en argot: paddock, pieu, plumard et pucier.


¹Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.


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