23/12/2015

Boule

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Après les guirlandes d'il y a deux ans, les sapins et les cadeaux de l'année dernière, analyse d'un autre mot de circonstance en cette période de fin d'année.

 

Le mot "boule" vient du latin bulla qui possède plusieurs sens: bulle d'eau; tête de clou pour l'ornement des portes; bouton de baudrier; clou qui sert à marquer les jours heureux ou malheureux; bouton ou bille mobile dans une horloge à eau; bulle [petite boule d'or que les jeunes nobles portaient au cou jusqu'à l'âge de dix-sept ans] (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

 

"Boule" qualifie un objet façonné en forme de sphère. En cette période des fêtes, les boules de Noël que l'on accroche au sapin tiennent bien sûr la vedette. Une autre boule de saison: la boule de neige, faite de neige tassée, que les enfants aiment se jeter à la figure lors d'une "bataille de boules de neige". La boule de neige figure dans la locution "faire boule de neige": littéralement "augmenter de volume en roulant" et, au sens figuré, "grossir, prendre de l'importance": ses propos maladroits ont fait boule de neige. On ne confondra pas la "boule de neige" avec la "boule à neige": boule en verre ou en plastique transparent contenant un motif décoratif, de l'eau et des paillettes, et qui se met à neiger lorsqu'on la manipule.

 

Il existe toutes sortes d'autres boules, en voici quelques-unes:

-Boule à thé: petite sphère métallique dans laquelle on place des feuilles de thé que l'on laisse ensuite infuser dans de l'eau chaude.

-Boule de glace, que l'on dépose sur un "cornet" en biscuit, appelé aussi "tulipe" en raison de sa forme allongée.

-Boule puante: accessoire de farces et attrapes qui libère une odeur nauséabonde d'œuf pourri.

-Boules Quies (marque déposée): petites boules de cire que l'on met dans les oreilles pour s'isoler du bruit. En latin, quies est un adjectif signifiant "calme, paisible", qui a donné quietus, "qui est en repos, qui est dans le calme, qui n'est pas troublé" (Gaffiot). En français on a le mot "quiétude" et en anglais l'adjectif quiet, "tranquille, silencieux", ainsi que le substantif quietness, "tranquillité, calme". 

-Boule à facettes: boule rotative recouverte de petits miroirs qui réfléchissent la lumière. Cette ambiance lumineuse festive était très en vogue durant la période disco, à la fin des années 1970.

-En Belgique, on désigne par le terme "boule de laine" une pelote de laine.

-Toujours en Belgique, une "boule" (ou "bouboune") est aussi un bonbon, une friandise sucrée: une "boule sure", un bonbon acidulé¹; une "boule de gomme", bonbon à la gomme aux arômes de fruits. La boule de gomme a donné l'expression "mystère et boule de gomme", qui qualifie quelque chose de très mystérieux. À l'origine de cette expression, l'allusion à une autre sorte de boule: la "boule de cristal" utilisée par certaines voyantes pour lire l'avenir. Si l'on remplace la transparence du verre par la matière opaque de la gomme, la voyante ne pourra plus rien voir et le mystère restera donc impénétrable.

-En Suisse romande, la "boule de Berlin", Berliner Pfannkuchen en allemand, est un gros beignet fourré, généralement à la confiture de framboise. Cette pâtisserie aurait été créée à Vienne à la fin du XVIIème siècle à l'occasion du carnaval, avant de conquérir l'Allemagne.

-Enfin, dans le sens de "corps plein sphérique de métal, de bois ou d'ivoire que l'on fait rouler dans certains jeux", il y a la boule de billard, de pétanque, de bowling et de flipper.

 

La boule se retrouve aussi dans plusieurs expressions:

-Avoir une boule dans la gorge: avoir la sensation d'étouffer à cause d'un sentiment d'angoisse.

-Avoir les yeux en boules de loto: avoir les yeux exorbités.

-Être, se mettre en boule: être, se mettre en colère. Cette expression fait référence au chat qui gonfle ses poils et fait le dos rond en signe de menace lorsqu'il a peur.

-Avoir les nerfs en boule: être très énervé, furieux. On dit aussi: avoir les nerfs en pelote (par allusion à la pelote de laine).

-Avoir les boules (registre familier): en avoir assez, être énervé. Ici, les boules sont à comprendre dans le sens de "testicules". Expression synonyme, elle aussi dans le registre familier: avoir les glandes.

-Toujours dans le registre familier, on emploie le mot "boule" pour désigner la tête. Cela a donné lieu à quelques expressions: perdre la boule (déraisonner, devenir fou); avoir la boule à zéro (avoir le crâne rasé); coup de boule (coup donné de la tête).

En argot, "boule" est masculin: "C'est bien ici du boule et non de la boule qu'il s'agit. Le mot désigne, dans ce cas, les fesses. Origine: le langage des prisons."²

 

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Une petite boule est une "boulette": de viande, de riz, de poisson ou de légumes. Et en français familier, "boulette" qualifie une gaffe, une maladresse. Faire une boulette: commettre une bévue.

La boule se rencontre aussi en verbe: "bouler", dans le langage familier, signifie "rouler par terre en se mettant en boule: il/elle a boulé jusqu'au bas de l'escalier. Et l'expression "envoyer bouler quelqu'un" a le sens de "renvoyer, éconduire une personne avec une grande brusquerie". En langage d'acteur de théâtre, "bouler" prend le sens de "parler beaucoup trop vite, avec les funestes conséquences que cela peut avoir"³: autrement dit, "bafouiller, trébucher sur ses mots".

"Bouler" a donné "boulotter", "manger" dans le langage familier, l'équivalent de "bouffer". Au XIXème siècle, au sens figuré, "boulotter" signifiait "dépenser": boulotter de l'argent. Au XIXème siècle également, "boulotter" avait aussi le sens de "se laisser vivre, vivoter, aller son train" (CNRTL et Petit Robert). Dans la même famille, le substantif "boulot", "travail", toujours dans le langage familier: aller au boulot, chercher du boulot. Synonymes: emploi, job. Précisons que l'hypothèse d'une dérivation sémantique de "bouleau", "bois difficile à travailler et qui donne beaucoup de travail aux menuisiers", d'où "travail pénible", semble peu probable (CNRTL). Enfin, citons l'adjectif "boulot, boulotte": gros et court. Adjectif synonyme: trapu. Cet adjectif est principalement utilisé au féminin pour parler d'une femme petite et rondelette: elle est boulotte. En boulangerie, un "pain boulot" est un pain court et cylindrique.

 

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¹Philippe Genion, Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple), Éditions Points, avril 2010.

²&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, le français argotique et familier au XXIème siècle, Éditions Denoël, 2007.

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02/09/2015

Gril ou grill ?

 

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Sous l'influence de l'anglais, le mot "gril" est très souvent orthographié à tort "grill". Mais ces deux mots ont un sens différent.

 

Le mot "gril" est la forme masculine du mot "grille". "Grille", greille en ancien français, est issu du latin craticula, diminutif de cratis, "petit gril".

Au XIIème siècle, "gril" s'écrivait graïl ou greïl, et il était formé de deux syllabes. Un gril est un ustensile de cuisine composé d'une grille métallique placée au-dessus d'un foyer ou d'une plaque de fonte et permettant de faire griller à feu vif de la viande ou du poisson: steak cuit sur le gril, au gril. Le gril d'un four est appelé "grilloir".

Une "plancha" fonctionne sur le même principe: il s'agit d'une plaque métallique chauffante employée pour faire griller des aliments: calamars "à la plancha", une expression tirée de l'espagnol a la plancha, "grillé", le mot plancha signifiant lui-même "fer à repasser, plaque ou planche" en espagnol.

Un gril de plein air est un "barbecue": griller un poisson ou une viande au barbecue. Un barbecue peut être au charbon de bois, à gaz ou électrique. Il faut distinguer le "barbecue" du "braséro", un appareil de chauffage portatif formé d'un bassin de cuivre monté sur pieds et rempli de charbons ardents. Le braséro sert principalement à se réchauffer, mais pas seulement, d'où une possible confusion avec le barbecue. Le braséro peut en effet aussi être utilisé pour faire griller des aliments, notamment des marrons que l'on achète en hiver dans la rue chez les marchands ambulants. "Braséro" vient de l'espagnol brasero, mot lui-même dérivé de brasa, "braise". Le mot "barbecue", quant à lui, est un mot parvenu aux USA par les États du Sud qui l'ont emprunté à l'hispano-américain barbacoa, "dispositif pour faire griller les viandes en plein air" (CNRTL). Le mot "barbaque", "viande" en argot, a la même origine. Le terme barbacoa serait lui-même d'origine arawak. Les Arawaks, peuples indiens d'Amérique répartis au Pérou, au Venezuela, au Guyana et au Suriname, étaient installés jadis aux Antilles. Selon le Petit Robert, le mot barbacoa viendrait plus spécialement des Tainos, des Indiens de langue arawak qui vivaient sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et la République dominicaine) au moment de l'arrivée de Christophe Colomb au XVème siècle. Une explication farfelue circule selon laquelle le mot "barbecue" vient de "barbe" et "cul" ou "queue", parce que l'on embroche les poissons ou les pièces de viande de part en part, comprenez "de la barbe au cul/à la queue".

On appelle "sauce barbecue" une sauce tomate épicée que l'on sert généralement avec les grillades.

Enfin, par métonymie, le terme "barbecue" désigne également un repas organisé en plein air en compagnie de nombreux amis et/ou de sa famille, et au cours duquel on fait griller de la viande.

 

Revenons au mot "gril". Autrefois, le gril était un instrument de torture servant au supplice du feu. On le nommait alors "gril ardent" parce que l'on attachait les condamnés à une grille de fer sous laquelle on avait placé des charbons ardents qui les brûlaient "à petit feu" jusqu'à ce que mort s'en suive. De là, probablement, l'origine de plusieurs expressions du langage courant:

- "Être sur le gril": être extrêmement anxieux, impatient ou embarrassé. On peut d'ailleurs aussi dire "être sur des charbons ardents".

- "Passer sur le gril": vivre une situation pénible.

- "Tenir/mettre quelqu'un sur le gril": mettre quelqu'un à l'épreuve.

 

Le mot "grill" est un anglicisme. C'est une abréviation de grill-room: restaurant où l'on mange essentiellement des grillades, généralement préparées sous les yeux des clients. Grill dérive du français "gril" et room signifie "espace, salle". Le mot "grill-room" est attesté en français depuis la fin du XIXème siècle comme terme désignant une salle de restaurant où l'on grille les viandes, ainsi que sa forme abrégée "grill" (CNRTL). Au pluriel, on écrit: des grill-rooms.

 

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19/08/2015

Chance(s)

 

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Un mot plus complexe qu'il n'y paraît car il possède plusieurs significations, notamment s'il est au singulier ou au pluriel.

 

Le mot "chance" vient du latin populaire cadentia, mot lui-même issu du verbe cadere, "tomber", qui s'employait en latin classique en parlant du jeu d'osselets et de dés. À l'origine, le mot s'écrivait chaance ou cheance, et signifiait précisément "manière dont tombent les dés": "On appelle chance un premier coup de dés qu'on jette pour en faire jouer un autre, ou pour jouer soi-même. Ainsi, on dit livrer chance à quelqu'un, pour lui donner lieu de jouer un coup ensuite, et amener chance, quand on l'amène pour soi-même. De là chance se prend pour un coup heureux qui dépend du hasard."¹

 

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Aujourd'hui, employé au singulier, le mot "chance" possède deux significations.

1. Heureux hasard, sort favorable: avoir de la chance. Il existe plusieurs expressions synonymes: avoir la baraka (mot arabe signifiant "bénédiction, faveur du ciel"), les fées se sont penchées sur son berceau, être né sous une bonne étoile, etc. Pour d'autres expressions synonymes d'"avoir de la chance": http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc.... La "chance du débutant" qualifie un succès imprévu obtenu par quelqu'un qui accomplit quelque chose pour la première fois. Locutions synonymes: "aux innocents les mains pleines" (les novices ont parfois plus de chance que les autres personnes) et "la chance sourit à ceux qui ne l'attendent pas" (ceux qui anticipent une certaine récompense seront déçus). On parle aussi d'un "coup de chance" ou d'un "jour de chance". "Par chance" veut dire "par un heureux hasard": par chance, personne n'a été blessé dans l'accident. "Porter chance à quelqu'un", c'est "porter bonheur à quelqu'un": cette amulette me porte chance, je ne m'en sépare jamais. L'expression "au petit bonheur la chance" signifie "à l'aventure, au hasard". Et on dit "c'est la faute à pas de chance" lorsqu'on est victime d'un évènement désagréable et qu'on ne peut tenir personne pour responsable. Enfin, par antiphrase, on utilise l'expression "c'est bien ma chance !" pour dire qu'une fois de plus le sort joue contre moi.

2. Manière favorable ou défavorable selon laquelle un évènement se produit, puissance censée distribuer le bonheur et le malheur sans règle apparente et qui préside au succès ou à l'échec d'une entreprise. Dans ce sens-là, la chance est synonyme de "bonne ou de mauvaise fortune". On peut en effet alors parler de "bonne ou de mauvaise chance": faire cesser la mauvaise chance. On dit aussi couramment: la chance nous sourit enfin, souhaiter bonne chance à quelqu'un (elliptiquement: bonne chance !) On peut "tenter/courir sa chance". Et la locution "la chance a tourné" signifie que de bonne elle est devenue mauvaise (ou vice versa): tout le monde le/la soutenait, mais la chance a tourné; après une longue période de malheurs en tous genres, la chance a fini par tourner.

 

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Le plus souvent au pluriel, le mot "chance" désigne la possibilité qu'un évènement se produise. Synonymes: éventualité, probabilité. "Mettre toutes les chances de son côté", c'est se donner les plus grandes possibilités de succès dans un projet (expression synonyme: avoir/mettre tous les atouts dans son jeu/de son côté). On dit: il y a beaucoup de chances/de fortes chances/peu de chances que cela arrive; calculer ses chances de succès; il/elle a toutes les chances d'obtenir ce qu'il/elle désire. Occasionnellement, on rencontre le mot "chance" au singulier avec la même signification: il y a une chance sur deux pour que cela fonctionne; donner sa chance à quelqu'un, c'est-à-dire lui laisser la possibilité de réussir. Enfin, en mathématiques, la "théorie des chances ou théorie des probabilités" est l'étude des phénomènes caractérisés par le hasard et l'incertitude.

 

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Voici deux derniers sens que peut revêtir le mot "chance":

1. Occasion. Saisir, laisser passer sa chance. C'est la chance de ma vie.

2. Espoir. C'est notre dernière chance. Une conférence de la dernière chance.

 

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Le contraire de la chance, c'est la "malchance": avoir beaucoup de malchance, être poursuivi par la malchance, être victime de malchance. "Par malchance" signifie "par malheur", et on utilise la locution "jouer de malchance" pour dire qu'on accumule les ennuis (on peut aussi dire "jouer de malheur"). Synonymes du mot "malchance": déveine, poisse, guigne, scoumoune.

Nous avons vu le mot "veine" il y a quelques mois (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).

Le mot "poisse" est dérivé de la "poix", une matière collante et visqueuse fabriquée à partir de résine de pin et de goudron végétal, utilisée principalement pour assurer l'étanchéité de divers assemblages. Une matière à la texture désagréable dont on n'arrive pas à se défaire, tout comme la malchance. "Au XVIème siècle, un poissard était un voleur, à cause de poisser, dérober — peut-être à l'origine à l'aide de baguettes enduites de poix."²

Pour tout savoir sur la "guigne": http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/10/09/la-guign....

Enfin, le mot "scoumoune" aurait été popularisé dans les années 1950 via l'argot du milieu des truands corses et marseillais. En italien, le mot scomunica signifie "excommunication", mot lui-même issu du verbe latin excommunicare. "La Scoumoune" est un film franco-italien de José Giovanni avec Jean-Paul Belmondo, sorti en 1972, qui raconte les aventures de Roberto, surnommé "la Scoumoune" car il a la réputation de porter malheur à ses ennemis en étant plus rapide qu'eux à dégainer et à tirer, dans le milieu de la pègre marseillaise.

 

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¹Esmangart et Éloi Johanneau, Œuvres de Rabelais, Tome premier, À Paris, chez Dalibon, libraire, 1823.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978. 

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