16/05/2015

Genette

 

Genette-de-Barbarie.jpg


La genette est un petit carnivore de forme allongée, à la robe tachetée, et pourvu d'une longue queue rayée de noir et de blanc. "Genette" vient de l'espagnol jineta ou gineta, mot lui-même d'origine arabe. En effet, cette prédatrice aux airs de panthère est arrivée d'Afrique dans le sud-ouest de l'Europe probablement avec les Sarrasins lors de l'occupation de l'Espagne du VIIIème au XVème siècles. Les Maures avaient domestiqué cet animal, s'en servant comme dératiseur et animal de compagnie. Lorsque Charles Martel gagna contre les Sarrasins en 726, il trouva des genettes vivantes et de nombreuses peaux dans le butin dérobé, et c'est suite à cette découverte qu'il créa l'Ordre de la Genette: "nom d'un Ordre de Chevalerie, institué par Charles Martel, Duc des François, & Maire du Palais de France, l'an 726, après la victoire qu'il remporta sur Abderame Prince des Sarrazins. Parmi les dépouilles des ennemis, on trouva grande quantité de riches fourrures de Genettes, & même plusieurs de ces animaux en vie, que l'on présenta à Charles Martel, qui en donna aux Princes et aux Seigneurs de son armée; & pour conserver la mémoire d'une bataille si considérable, institua un Ordre, qu'il nomma de la Genette. Charles donna le collier de cet Ordre à seize Chevaliers. Ce Collier était d'or à trois chaînes entrelacées de Roses émaillées de rouge: et au bout pendait une Genette d'or, émaillée de noir & de rouge, au collier de France bordé d'or; la Genette posée sur une terrasse émaillée de fleurs."¹

Au Moyen Âge, en Europe aussi, la genette a été apprivoisée par les seigneurs pour sa grâce et sa noblesse. Elle a rapidement trouvé une place de choix dans les châteaux où elle semait la terreur parmi les rongeurs et protégeait de la peste. Mais au fil des siècles, cette place lui a été ravie par un prédateur beaucoup plus docile: le chat. Délaissée, la genette est retournée à la vie sauvage.

Mais la genette n'a pas toujours été choyée dans les foyers. Elle a aussi été victime de sa fourrure. "Elle faisait au Moyen-Âge l'objet d'une chasse intense; non seulement la genette commune, au pelage « mirouetté et tavelé de noir », mais surtout celle que les auteurs du temps nomment « la genette rare » et décrivent comme un animal qui a « le poil noir et luisant comme un satin ou panne de velours noir: elle est marquetée et mirouettée de placques et taches rousses, qui tirent sur le rouge d'une merveilleuse beauté »."²

Aujourd'hui, la genette est un animal mystérieux qui ne se laisse jamais voir. Son agilité, tout comme sa discrétion, sont légendaires. Ses proies favorites sont les souris, les mulots et les campagnols. Elle est présente dans la péninsule ibérique, en France jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, qu'elle aurait franchi ces vingt ou trente dernières années.

En 1927, une genette a été trouvée dans le canton de Vaud, comme l'atteste le Bulletin de la Société Vaudoise des Sciences Naturelles publié le 23 mars de cette année-là, qui revient sur l'aire de répartition de cet animal: http://retro.seals.ch/digbib/view?pid=bsv-002:1925-1929:5....


***


Gérard Genette est un critique littéraire et théoricien de la littérature que tout étudiant en lettres qui se respecte se doit d'avoir lu, en particulier ses travaux sur la narratologie ("Figures III", 1972).


 

genette-sic-birth-of-durango1.jpg


***


On ne confondra pas la genette avec le genêt, buisson ou arbuste à fleurs jaunes, blanches ou rouges très odorantes. On rencontre le terme "gineste" chez Jean Giono: "C'est pas ma faute si j'ai coursé tout le jour, dans la gineste et le labour" (Colline, 1929); "La gineste craquait sous ses pieds, les genévriers écrasés criaient" (Regain, 1930). Le fruit aromatique du genévrier, violet ou noir, est le genièvre. On l'utilise en cuisine, notamment pour aromatiser la choucroute, et en eau-de-vie. Revenons au genêt qui figure dans l'histoire avec la famille des Plantagenêt, une dynastie de rois qui, au Moyen Âge, régnèrent sur la France et l'Angleterre. Ce nom aurait d'abord été le surnom donné à un ancêtre de cette famille, Geoffroy V, comte d'Anjou et du Maine au XIIème siècle, parce que selon la légende il aimait porter une branche de genêt accrochée à son chapeau.

On ne confondra pas non plus le genêt avec le genet, petit cheval de race espagnol, "genet" venant de l'espagnol jinete, mot lui-même issu de Zenata ou Zeneta, nom donné aux cavaliers d'une tribu berbère qui avaient une manière bien à eux de monter à cheval: avec les jambes pliées parce que les étriers étaient placés très haut sur les flancs du cheval. Zenata/Zeneta a donné en espagnol l'expression montar a la jineta, "monter à la genette": "L'équitation à la jineta est l'ancêtre de l'équitation tauromachique. C'est une forme antique ibérique de combattre à cheval. Elle s'oppose au mode d'équitation à la brida utilisé par les peuples du nord de l'Europe. Les cavaliers chaussaient court, étaient armés de javelots et de sabres et pratiquaient la technique de l'escarmouche".³

Comme la genette, le genet aussi possède son écrivain: Jean Genet (1910-1986), auteur de poèmes, de romans et de pièces de théâtre, parmi lesquels le "Journal du voleur" (1949), roman autobiographique où l'auteur raconte sa vie faite d'errances, de misère et de prostitution, et les pièces de théâtre "Les bonnes" (1947) et "Le balcon" (1956). Jean-Paul Sartre lui a consacré un essai de 690 pages: "Saint Genet, comédien et martyr" (1952). Un essai en forme de reconnaissance et de consécration, puisque les premiers romans de Jean Genet ont été censurés à leur parution car on les jugeait pornographiques et choquants en raison de leurs sujets sulfureux abordés dans un langage cru et teinté d'érotisme: le monde de la prison, des voyous, des travestis et des maquereaux. Jean Genet a aussi rédigé un essai sur un sculpteur et peintre suisse: Alberto Giacometti (1901-1966). Entre 1954 et 1957, Alberto Giacometti rencontra souvent Jean Genet pour des séances de pose qui ont abouti à quatre dessins et trois tableaux de l'écrivain. C'est de ces séances de travail qu'est né l'essai de Jean Genet: "L'atelier d'Alberto Giacometti" (1958).


giacomJanet.jpg

"Portait de Jean Genet" (1955), Centre Georges Pompidou, Paris


***


¹Supplément, ou troisième volume du Grand dictionnaire historique, par l'abbé Louis Moréri, 1689.

²Lucien-Jean Bord et Jean-Pierre Mugg, La chasse au Moyen Âge, Éditions du Gerfaut, 2008.

³Anne-Marie Quint, Le conte et la lettre dans l'espace lusophone, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.


28/02/2015

Faites-vous des chichis ?

a2.jpg

 

Le mot "chichi" a plusieurs significations.


La première caractérise un comportement qui manque de simplicité. Le mot est alors le plus souvent utilisé au pluriel: il/elle fait des chichis à propos de rien; ce sont des gens à chichis. Synonymes: complications, manières, simagrées. "Chichi" serait une onomatopée exprimant l'idée de petitesse qui pourrait avoir la même origine que l'adjectif "chiche" que nous avons vu l'année dernière: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....

L'expression "sans chichi" signifie que l'on se comporte de façon naturelle, sans cérémonie: recevoir des invités sans chichi. On peut aussi dire "sans flafla" et "à la bonne franquette". "Flafla" pourrait venir du redoublement du radical "fla", tiré du verbe "flatter". Quant au mot "franquette", il dérive de l'adjectif "franc", et l'expression "à la bonne franquette" signifie littéralement "franchement, sincèrement, tout bonnement" (CNRTL). Au contraire, si l'on cherche à épater ses convives, à en mettre plein la vue, on les recevra "en grand tralala", "tralala" étant une onomatopée attestée au XVIIIème siècle comme mot servant de refrain et remplaçant les paroles d'une chanson (CNRTL).

La formule "chichi-gratin" est équivalente aux adjectifs "snob" et "prétentieux" ou qualifie une personne "faisant volontiers étalage de relations, réelles ou imaginaires. L'expression s'appliquait au Tout-Paris salonnard et futile lorsque son inventeur, le danseur et chroniqueur mondain Jacques Chazot, la lança, au tout début des années 1980. « C'est tout chichi-gratin et compagnie, là-dedans ! » (C'est plein de snobinards.)"¹

Une personne qui fait des chichis est une personne chichiteuse. Dans le même registre, on trouve le terme "chochotte" que nous avons lui aussi analysé l'an dernier: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc....


Le deuxième sens du mot "chichi" est une boucle frisée de cheveux postiches.


Le troisième sens, aujourd'hui désuet, est un terme de modistes et de couturières qui qualifiaient autrefois de "chichis" des fanfreluches, c'est-à-dire des petits bouts d'étoffe servant de parures à un chapeau ou à un vêtement.


Il existe un tout autre chichi qui, lui, se mange. Il s'agit d'un beignet cylindrique cannelé roulé dans le sucre, que l'on peut par exemple acheter dans les fêtes foraines. Il est proche du churro espagnol, avec lequel on le confond souvent. Le mot vient du provençal chichi-frégi, mot à mot "oiseau frit" (Petit Robert). Sur la côte méditerranéenne, on l'appelle sous ce nom-là. "Chichi [tchitchi]: mot dont les enfants se servent pour désigner les petits oiseaux, les insectes, les pous; variante: chichiou [tchitchiou]; étymologie: onomatopée du cri de plusieurs."²


On ne confondra pas "chichi" et "chichon" qui, dans le langage familier, décrit le haschich: boulette de chichon. Le mot pourrait tirer son origine de chicha, verlan de "haschich" (Petit Robert). "Le mot vit sa vie chez les consommateurs modérés depuis les années 1990 en compagnie de son petit frère « chicha » et s'entend assez couramment, dans ce même milieu, au début du XXIème siècle. Plus familier encore: « chichounet », qui donnerait presque à la résine de cannabis des douceurs de roudoudou. Plus exotique car arabe maghrébin d'origine: « zetla », dans le jargon des jeunes des cités."³

Enfin, on ne confondra pas non plus le verlan de "haschich" avec un autre mot d'origine arabe qui s'écrit et se prononce exactement de la même façon: la chicha, une pipe à eau composée de tabac et d'un mélange de mélasse et d'arômes de fruits, que l'on voit de plus en plus aux terrasses de nos cafés.


¹&³Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.

²Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J.Honnorat, Digne, Imprimerie de Repos, 1846.

10:31 Publié dans Arabe, Cuisine; gastronomie, Culture, Homonymes, Jeux de mots, Provençal | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook | |