16/10/2015

Nickel

 

nickel-8510253.jpg

 

Le nickel est un métal blanc argenté résistant à la corrosion. Le nickel a été découvert en Suède au milieu du XVIIIème siècle. Ce mot qui est apparu dans la langue française vers 1765 possède une étymologie surprenante. Les mineurs suédois avaient d'abord pris le nickel pour un minerai précieux. Détrompés plus tard et vexés, ils voulurent exprimer la sorte de tromperie qu'ils avaient subie et affublèrent le minerai du nom de "Nickel", diminutif de Nikolaus, "Nicolas", prénom d'un lutin malicieux des mines dans la mythologie germanique, qui s'amusait à transformer le minerai précieux en cailloux (Littré). Il existe un autre métal qui nous plonge dans le monde des légendes germaniques: le cobalt, forme française de l'allemand Kobalt, lui-même variante de Kobold, nom d'un autre petit lutin espiègle des mines, qui avait pour mission de voler le minerai d'argent pour le remplacer par du minerai de cobalt, longtemps jugé inutilisable.¹

Aux Etats-Unis et au Canada, un nickel est une pièce de monnaie d'une valeur équivalente à environ cinq centimes de nos francs, composée de 75 % de cuivre et de 25 % de nickel.

Par allusion à l'aspect brillant et au beau poli que peut prendre le nickel, on utilise ce substantif sous forme d'adjectif pour qualifier quelque chose qui est d'une propreté impeccable: après avoir fait le ménage à fond, mon appartement est nickel. Par extension, "nickel" signifie aussi "parfait, irréprochable": un dossier, un plan nickel. On peut ajouter "chrome" pour intensifier le degré de perfection ou de propreté: la finition est nickel chrome. Cet emploi est très utilisé dans le langage courant depuis les années 1960.

L'adjectif "nickel" possède de nombreux synonymes:

-L'anglicisme "clean" désigne ce qui a un air propre, soigné: une allure, un look, une maison clean. On utilise aussi cet adjectif pour parler d'une personne qui est saine, honnête et, plus spécialement, qui n'a pas consommé d'alcool ou de drogue: je peux prendre le volant, je suis clean. Cet adjectif est invariable.

-En Suisse romande, l'adjectif "tip-top" ou "tip top", invariable lui aussi, est très répandu. Il s'agit là encore d'un anglicisme, composé de tip, "extrémité", et de top, "sommet". Cet hôtel est tip-top, comprenez "impeccable". On peut remplacer "tip-top" par l'expression familière "au poil": correct, très bien, parfait. Faire quelque chose au poil, s'en tirer au poil. Vu la taille minuscule d'un poil, cette expression sous-entend que l'on fait preuve d'une extrême minutie. On dit d'ailleurs aussi, pour souligner davantage encore le degré de précision et d'exactitude, "au petit poil".

Bien sûr, on ne confondra pas "au poil" avec "à poil": sans vêtements, nu. Cette expression possède une origine tirée de l'équitation: autrefois, monter un cheval "à poil" signifiait qu'on le montait sans selle, autrement dit "à cru". "Cela dit, à cru s'employait également pour les personnes dès le XVIIe siècle pour « à peau nue ». « Leurs transparents seraient plus beaux si elles voulaient les mettre à cru », suggère Madame de Sévigné (les transparents étaient des robes de dentelles portées sur des habits de brocart). Il est difficile de savoir si l'on disait également « à poil » dans le sens de « nu comme un ver » dès cette époque, mais il est probable que non. À poil avait alors un tout autre sens: celui de « brave, courageux ». « Un homme à poil, un homme résolu », dit Littré. C'est ce sens qui a donné les fameux « poilus » (les intrépides), dès avant la guerre de 14-18. Le poil de la virilité, de la bravoure, le poil guerrier — lequel a donné aussi avoir du poil au ventre, et même « au cul » — nous vient de loin."²

-De "tip-top", montons un cran dans l'échelle de la perfection et passons à "top". Quelque chose ou quelqu'un qui est "top" est extraordinaire, remarquable: cette fille/ce garçon est vraiment top (adjectif invariable). Un(e) "top model" est un mannequin vedette à la carrière internationale. Model signifie mannequin en anglais. On rencontre aussi la variante à demi francisée "top-modèle". "Le top" (de quelque chose) qualifie l'excellence, ce qu'il y a de mieux dans un domaine: cet hôtel représente le top du confort, ce style vestimentaire est le top de l'élégance. On dit aussi "c'est le top" ou, par surenchère, "c'est le top du top". "Le top" (suivi d'un chiffre) donne le classement de ceux ou de ce qui est en tête: le top 10 des joueurs de football les mieux payés, le top 15 des meilleures citations sur l'amour. "Être au top", c'est avoir atteint le plus haut niveau, être au mieux de ses capacités: je suis au top de ma carrière professionnelle. On dit aussi "être au top niveau": ce magazine vous donne des conseils pour rester au top niveau de votre énergie pendant l'automne. Ceux que les anglicismes rebutent auront recours aux mots "sommet" ou "apogée": être au sommet de la gloire, être à l'apogée de sa carrière.

Enfin, le mot "top" est également employé comme onomatopée pour désigner un signal sonore qui détermine ou enregistre avec précision le début et/ou la fin d'une opération: envoyer/donner le top départ de la course.

 

***

 

¹Henriette Walter, L'aventure des mots français venus d'ailleurs, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997.

²Claude Duneton, La puce à l'oreille, anthologie des expressions populaires avec leur origine, Éditions Stock, 1978.

13:26 Publié dans Allemand, Anglais, Culture, Équitation, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | |

28/05/2015

Lustre(s)

 

chapel-bridge-lucerne.jpg



Tous les sens actuels du mot "lustre" dérivent du latin lustrare, "purifier", soit "par un sacrifice expiatoire", soit "au moyen des torches, de la flamme", d'où, par extension, "parcourir de sa lumière quelque chose, répandre sa lumière sur quelque chose" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).


Le premier sens du mot se rapporte à l'éclat naturel ou artificiel d'un objet brillant ou poli: lustre de l'argenterie que l'on vient de frotter ou du parquet que l'on a récemment ciré. "Donner du lustre à quelque chose", c'est "faire briller quelque chose". On peut aussi simplement utiliser le verbe "lustrer": lustrer des bottes, des ustensiles. Et l'adjectif "lustré" signifie bien sûr "brillant, luisant, poli".


Au sens figuré, le lustre est l'éclat que confère la beauté, le mérite ou toute autre qualité particulière qui met quelque chose ou quelqu'un en valeur. Autrefois, il existait l'expression "dans (tout) son lustre": elle parut au bal dans tout son lustre. Et "servir de lustre" se disait "de ce qui, par le contraste de son imperfection, rehausse ou fait valoir l'agrément, le mérite d'une personne ou d'une chose: la laideur de cette femme sert de lustre à celles qui l'entourent."¹


Enfin, depuis la deuxième moitié du XVIIème siècle, un "lustre" qualifie "l'appareil d'éclairage suspendu au plafond et formé de plusieurs branches portant autrefois des chandelles, aujourd'hui des lampes électriques": lustre de cristal. L'expression "à en décrocher le(s) lustre(s)" décrit un son particulièrement fort ou un mouvement très important: "Elle chante ce soir à décrocher le lustre !" (Gaston Leroux, Le Fantôme de l'Opéra, 1910). En anglais, "lustre" se dit chandelier, du latin candela, en référence aux chandelles qui ornaient autrefois cet appareil d'éclairage. Il s'agit d'un faux ami car en français, le mot "chandelier" est l'objet qui sert de support à des bougies, objet que l'on peut transporter de pièce en pièce, contrairement au lustre qui, lui, et cela vaut mieux pour notre sécurité, est solidement fixé au plafond. Pour tout savoir sur la chandelle: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/cha....


Il existe un sens où le mot "lustre" est employé exclusivement au pluriel. Ce sens, par l'intermédiaire du verbe lustrare que nous avons vu au début, vient du latin lustrum, "sacrifice expiatoire, fait par les censeurs tous les cinq ans à la clôture du cens pour purifier le peuple romain" (Gaffiot), le terme "cens" se rapportant au recensement des citoyens romains durant l'Antiquité. En effet, au sens premier, "lustres" signifie "cinq années":  dans ses "Confessions" de 1782, Jean-Jacques Rousseau recourt à la formule "mes douze lustres" pour parler de ses soixante ans. Aujourd'hui, on utilise le mot pour parler d'une période longue et indéterminée: je ne l'ai pas vu(e) depuis des lustres. On peut aussi dire: depuis des siècles, depuis une éternité.


Le mot "lustre" appartient à la famille étymologique du verbe "luire", issu du latin lucere, "luire, briller". Dans cette même et vaste famille, citons le verbe "illustrer", "éclairer" à l'origine; l'adjectif "illustre" ("éclairé, bien en lumière", d'où "en vue"); la "luciole", insecte qui produit des signaux lumineux la nuit pour signaler sa présence à des partenaires sexuels, attirer des proies ou éclairer un site de vol; et la "luzerne", plante dont les graines sont brillantes. Sans oublier des prénoms comme Luce, Lucie, Lucien ou encore Lucifer (au sens propre "celui qui apporte la lumière, la clarté"). "Luzerne" a été emprunté par l'anglais (lucerne) et l'allemand (Luzerne). "Lustre" au sens d'"éclat" aussi a été emprunté par l'anglais (lustre en anglais britannique et luster en américain). En Suisse, la ville de Lucerne (Luzern en allemand) tirerait son origine de la même source, plus spécifiquement du latin lucerna ("lampe"), car un fanal ou une lanterne aurait été placé à l'endroit où, depuis, a été construite la ville, de manière à guider les bateliers dans leurs courses nocturnes sur le lac.²


***


¹Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

²Alexandre Martin, La Suisse pittoresque et ses environs, Hippolyte Souverain, Paris,1835.


07:16 Publié dans Allemand, Anglais, Jean-Jacques Rousseau, Latin, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |

10/04/2015

La veine

marbre-vert.jpgLe mot "veine" vient du latin vena, "veine; le pouls; veines [siège de la vie pour les anciens]; filon de métal; canal d'eau naturel, veine d'eau; veine du bois; rangée d'arbres; membre viril; le cœur, le fond d'une chose (la partie intime, l'essentiel); veine poétique, inspiration" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934).

Nous allons voir que sous l'influence du latin, le mot "veine" possède un grand nombre de significations en français aussi.

 

Le sens principal du mot est bien sûr celui du vaisseau qui ramène le sang des capillaires vers le cœur. Il existe plusieurs expressions et un proverbe en rapport avec les vaisseaux sanguins:

-S'ouvrir les veines: se trancher les veines du poignet pour se donner la mort.

-Se saigner aux quatre veines: faire d'énormes sacrifices financiers en faveur d'une personne. Ses parents se sont saigné aux quatre veines pour lui payer ses études. Cette expression fait partie des nombreuses expressions qui contiennent le chiffre quatre comme marqueur d'intensité: manger comme quatre (avoir un gros appétit); être plié en quatre (rire sans gêne et sans réserve); faire ses quatre volontés (satisfaire tous les désirs d'une personne); être ouvert aux quatre vents (se dit d'un endroit où les courants d'air sont nombreux), etc.

-Avoir du sang dans les veines: avoir du courage, de l'énergie.

-Ne pas avoir de sang dans les veines: être lâche.

-Qui voit ses veines voit ses peines. Ce proverbe peut être interprété de deux façons différentes. Selon Littré, il fait référence aux signes de l'âge qui avance, les personnes âgées, généralement maigres, ayant les veines qui ressortent. Selon le Petit Robert, il s'agit d'une allusion à un effort physique important qui fait saillir les veines. 

 

Par analogie d'apparence, une veine qualifie en géologie le filon d'un dépôt long et mince (veine de quartz, de houille, d'or, d'argent; exploiter une veine dans une mine); les marques allongées et étroites qui serpentent dans le bois ou les pierres (les veines du marbre, appelées aussi "marbrures"); en botanique, la nervure très saillante de certaines feuilles (les veines du chou); filet d'eau qui coule sous terre.

 

Au sens figuré, le mot "veine" désigne l'inspiration d'un artiste: la veine poétique, dramatique ou théâtrale; deux romans "de la même veine", dont l'inspiration est identique. L'expression "être en veine" signifie "être inspiré, avoir de l'éloquence", dans une œuvre écrite ou un discours.

 

Toujours au sens figuré, la veine caractérise une disposition d'esprit, une inclination, une humeur, dans l'expression "être en veine de quelque chose": être en veine d'aventures, d'amabilité, de courage.

 

Enfin, dans le langage familier, la veine est un heureux hasard, une chance. Ce sens dériverait par métaphore de la veine qu'on rencontre dans les exploitations de métaux précieux. Avoir de la veine/un coup de veine/une sacrée veine: avoir de la chance. Ce n'est pas de veine ou c'est bien ma veine: je n'ai pas de chance. Au XIXème siècle, la veine dans le sens figuré de "chance" se rapportait principalement à une période de réussite au jeu: "être en veine" et "avoir la veine" étaient deux expressions que l'on utilisait lorsque quelqu'un gagnait continuellement (CNRTL).

Toujours dans le langage familier, voire argotique ou vulgaire, on rencontre de nombreuses expressions synonymes d'"avoir de la veine": avoir une veine de cocu ou de pendu; avoir du bol, du cul ou du pot; avoir le cul bordé de nouilles; être né coiffé.

-L'expression "avoir une veine de cocu" s'explique par le fait qu'un mari trompé n'aura pas toujours autant de malchance et qu'un jour, par compensation, la chance lui sourira forcément.

-"Avoir une veine de pendu": un pendu, pense-t-on de prime abord, n'a guère de chance. Mais jadis, les restes des condamnés étaient supposés posséder des pouvoirs importants: "Quelle vertu peut avoir la ficelle qui a serré le cou d'un voleur condamné au gibet ? Si la corde de pendu pouvait préserver de tous les maux, pourquoi les pendus n'auraient-ils pas la précaution d'en emprunter à leurs confrères ? Mais l'ignorance et la superstition ne raisonnent pas. Les gens crédules n'en étaient pas moins persuadés autrefois qu'avec de la corde de pendu on échappait à tous les dangers. Avoir de la corde de pendu est encore une expression proverbiale pour indiquer un bonheur constant et inaltérable. On se serrait les tempes avec une corde de pendu pour se guérir de la migraine. On portait de la corde de pendu dans sa poche pour se garantir du mal de dents. Aujourd'hui encore le petit peuple d'Angleterre court après la corde de pendu, et se croit heureux d'en avoir un petit bout dans sa poche. La graisse de pendu est aussi tenue, par certaines gens, pour un remède fort efficace. Il est certain qu'elle guérit les maladies comme la corde de pendu donne le bonheur."¹

-Avoir du bol, du cul ou du pot: en argot, les mots "bol" et "pot" se rapportent au postérieur (dans le même registre, l'expression "en avoir ras-le-bol" ou le terme "pot d'échappement"). Se sortir d'une situation délicate, c'est arriver à en extirper son postérieur... et continuer ainsi à avoir du bol, du cul ou du pot.

-Avoir le cul bordé de nouilles: "Cette expression qui a remporté un franc succès dans les années 1950 dériverait d'« avoir le cul verni », qui serait elle-même une variante d'« avoir du cul » ou « du pot ». Le vernis est une matière a priori inaltérable, qui résiste. Mais alors, quel rapport avec les nouilles ? Pierre Merle avance l'idée des nouilles au beurre, qui auraient l'apparence d'un vernis. Peut-être."²

-Être né coiffé: cette expression aussi tire son origine d'une ancienne superstition. "Cet enfant est né coiffé, se dit D'un enfant qui est venu au monde avec une sorte de membrane qu'on appelle Coiffe, et que le peuple regarde comme un présage de bonheur: c'est de là que vient le proverbe, Être né coiffé, Être très-heureux."³ En italien, "être né coiffé" se dit essere nato con la camicia, littéralement "être né avec la chemise": "La locution italienne est très proche de la locution française et en partage les origines. La coiffe et la chemise indiquent la même chose. Ce talisman a d'ailleurs existé en Italie jusqu'à une époque récente, avec quelques aménagements imposés par la religiosité nationale. Après avoir été béni par le prêtre, le placenta prenait le titre de « chemise de la Madone » et pouvait ensuite être vendu au plus offrant". En allemand, on dit Glückspilz, "champignon chanceux": "Cela souligne le côté inattendu et soudain de la chance: elle survient tout à coup, on ne sait pas à quel endroit, comme un champignon après la pluie. Une autre expression, Schwein haben (avoir un cochon), fait référence aux fêtes villageoises du Moyen Âge: le perdant recevait un porcelet en guise de lot de consolation... On imagine le premier prix ! Encore aujourd'hui, l'animal garde une connotation si positive en Allemagne qu'au nouvel an on offre à ses proches de petits cochons en pâte d'amande pour leur souhaiter une bonne et heureuse année." (Maria Grazzini, Complètement idiome ! Dictionnaire des expressions imagées d'ici et d'ailleurs, Éditions Omnibus, 2015).

 

***

 

¹Des erreurs et des préjugés répandus dans les différentes classes de la société, par Jaques Barthélemy Salgues, cinquième édition, revue, corrigée et augmentée, Bruxelles, Librairie encyclopédique de Perichon, 1847.

²Gavin's Clemente Ruiz, Le fin mot des expressions populaires, City Éditions, 2015.

³Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

 

10:13 Publié dans Allemand, Argot, Culture, Italien, Latin | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |