16/11/2018

Greundzo

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Analyse d'un mot dont j'ai récemment appris l'existence en parcourant les forêts valdôtaines.

 

Le mot "greundzo" est un adjectif franco-provençal qui signifie "de mauvaise humeur, boudeur, irrité". En Italie, dans la Vallée d'Aoste, le Greundzo est un anti-héros, un animal mythologique à l'aspect désagréable qui habite dans les forêts en évitant tout et tous. Il n'est pas dangereux, mais il est contagieux: il suffit de parcourir un sentier battu par le Greundzo pour devenir comme lui, renfrogné et peu disponible à la compagnie. Nous sommes tous un peu "greundzo" par moments, ou bien nous connaissons quelqu'un qui possède ce trait de caractère-là.

 

Dans le langage courant, nous disons "grincheux" ou "grognon" pour qualifier une personne d'humeur maussade et revêche. En Suisse romande, ainsi qu'en Savoie, les mots "gringe" ou "grinche", formes abrégées de "grincheux", sont très répandues.

 

Grincheux est le nom de l'un des sept nains dans le conte "Blanche-Neige" dont la version la plus connue est celle des frères Grimm, parue en 1812. "Blanche-Neige et les sept nains" est aussi un long métrage d'animation des studios Disney, sorti en 1937 (titre original: "Snow White and the Seven Dwarfs"). Dans ce film, Grincheux est vêtu d'une longue tunique rouge foncé recousue à divers endroits, et d'un bonnet marron. Il a un gros nez et d'imposants sourcils noirs toujours froncés. Il apparaît la plupart du temps avec les bras croisés et le regard sévère, tout comme notre Greundzo. Son mauvais caractère fait qu'il se retrouve souvent à l'écart des autres nains, dont le comportement l'agace au plus haut point.

 

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L'adjectif "grincheux" tirerait son origine du verbe "grincher", forme dialectale de "grincer" (CNRTL). L'équivalent normand de "grincheux" est "grichu", nous dit Littré. En normand, "gricher" se dit pour "grincer": il griche des dents. On dit aussi d'une barrière qui crie sur ses gonds, qu'elle "griche". Il y a dans l'ancien français du XIIème siècle l'adjectif gringnos, "de mauvaise humeur, courroucé", nous dit aussi Littré. Gringnos se rattache à un autre verbe, "grigner", "grincer des dents; plisser les lèvres en montrant les dents, grimacer", d'origine germanique. En allemand il existe le verbe greinen, "pleurnicher", en néerlandais "pleurnicher" se dit grienen, et en anglais le verbe to grin signifie "avoir un large sourire qui découvre les dents".

Le verbe "grigner" possède un deuxième sens: "plisser, onduler, froncer" en parlant du défaut d'un tissu. On peut aussi dire "godailler" ou "goder" ("faire des faux plis en bombant, par suite soit d'une mauvaise coupe, soit d'un assemblage défectueux").

Le substantif "grigne" est employé pour décrire une inégalité sur du feutre. Et en boulangerie, par analogie, la "grigne" est la "fente faite par le boulanger sur le pain": pain à grigne (pain portant des entailles destinées à en faciliter la cuisson, et favoriser des levées de croûte). Au XVIIIème siècle, le mot "grigne" qualifiait la "couleur dorée du pain bien cuit" (CNRTL).

 

"Grognon" nous vient du verbe "grogner", gronir en ancien français, lui-même issu du latin grunnire, "grogner (en parlant du cochon)", variante de grundire, "gronder" (CNRTL). Au XVIIIème siècle, "mère Grognon" était le surnom donné par les pensionnaires d'un couvent à la religieuse chargée de leur éducation. Un "vieux grognon" peut aussi être qualifié de "vieux ronchon", de "vieux râleur" ou de "vieux bougon". Au Québec, on emploie le terme "bougonneux".

"Grognon" se décline en substantif: le mot "grogne" signifie "mécontentement, mauvaise humeur exprimée par un groupe de personnes qui rouspètent: "Face à la grogne, le Géant jaune tente de calmer le jeu" (24heures.ch, 2 mars 2017); "La grogne des éditeurs face aux frais d'envoi" (24heures.ch, 18 avril 2016). On entend aussi souvent parler de "grogne fiscale", de "grogne sociale" ou de "grogne syndicale".

Le mot "grognard", à la fois substantif et adjectif, qualifie une personne qui est toujours de mauvaise humeur. Mais cet usage tend à être vieilli.

Sous le Premier Empire, le terme de "Grognards" qualifiait les soldats de la vieille garde de Napoléon Ier, réputés pour être les plus expérimentés. Bien qu'ils soutiennent fidèlement l'empereur, ils se plaignaient fréquemment de leurs conditions de vie. C'est ainsi que Napoléon les surnomma les "grognards".

Commentaires

Je me suis tordu de rire en lisant votre chronique et l'image est hilarante! Pas de bestioles de ce type pres de mon terrier!

Écrit par : Marmotte savante | 16/11/2018

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Ravi de vous savoir à l'abri et au chaud, chère Marmotte savante ;-)

Écrit par : Olivier | 16/11/2018

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Un avatar de Grincheux apparaît sous forme de Schtroumpf «grognon» au n° 1107 du journal Spirou, dans le récit intitulé «Les Schtroumpfs Noirs»; ainsi que dans l'album éponyme (黑精灵 pour la Chine continentale) paru en 1963. Curieuse omission, les Schtroumpfs ne figurent pas l'édition de 1727 du Dictionnaire d'Antoine Furetière, mais y on relève le mot bizarroïde «schnaphan», défini ainsi: «nom que l'on donne sur les frontières d'Allemagne à des paysans "qui courent en parti" (qui opèrent en bandes) et qui volent les passants»; mot qui nous a donné «chenapan» par la suite. Un Schtroumpf «chenapan» aurait-il existé ? Il serait bon de consulter le «Ring des Nibelungen» pour sortir du brouillard.

Écrit par : rabbit | 16/11/2018

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Merci, rabbit! "Snaphan" au 16ème siècle, puis "schnaphan" au 17ème siècle, ancienne forme de "chenapan". Mot emprunté au néerlandais "snaphaan", "voleur de grand chemin", lui-même emprunté à l'allemand "Schnapphahn", mot composé du verbe "schnappen", "attraper", et de "Hahn", "coq": allusion au vagabond faisant main basse sur la volaille du paysan ;-)

Écrit par : Olivier | 16/11/2018

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"Face à la grogne, le Géant jaune tente de calmer le jeu".

Va-t-il calmer la grogne des "gilets jaunes"?
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/11/15/01016-20181115ARTFIG00310-nord-un-elu-affiche-un-gilet-jaune-geant-sur-la-facade-de-sa-mairie.php

"La grogne sociale" a parfois du bon : les automobilistes sont restés chez eux aujourd'hui. Du coup, j'ai pris ma voiture pour aller faire les courses : les rond-points étaient vides, le parking du supermarché aussi, les caissières étaient détendues, une seule travaillait, les autres papotaient. Vivement la prochaine manif des gilets jaunes! Pas de file d'attente, pas de grincheux !
(Cela dit, il est très amusant ce Greundzo).

Écrit par : Ambre | 17/11/2018

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Merci, chère Ambre! Je suis ravi de savoir que tout s'est bien passé pour vous dans ce climat de grogne générale car à la radio et à la télévision les nouvelles sont loin d'être positives...

Écrit par : Olivier | 17/11/2018

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En effet Olivier, je pense que j'ai eu de la chance et que j'étais dans un circuit routier bizarrement calme... Je me suis dit en prenant ma voiture que je prenais un risque et, même pas peur! J'ai fait les barricades *_*.
Bon week-end cher Olivier (Sans greundzo;-))

Écrit par : Ambre | 17/11/2018

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