29/09/2018

Complexion

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Analyse d'un mot dont le sens a évolué au fil des siècles.

 

Le mot "complexion" vient du latin classique complexio, "assemblage, union d'éléments". Il signifie "ensemble des différents éléments constitutifs du corps humain considéré par rapport à sa santé, surtout sous le rapport de la résistance": une complexion délicate, faible, robuste. Mais cet emploi est littéraire. Dans le langage courant, on utilisera le mot "constitution": être d'une bonne, d'une forte constitution; un enfant de constitution chétive. Toutefois, selon Littré, il convient de relever une différence de sens entre ces deux mots: "La complexion est l'ensemble des signes extérieurs qui caractérisent la constitution. La constitution désigne la manière du corps considéré quant à la santé en général."

 

Autrefois, on distinguait quatre complexions générales et principales dans l'homme, quatre "tempéraments", correspondant à quatre éléments: air, feu, eau et terre. On parlait de "complexion sanguine" (comme l'air, chaude et humide), de "complexion flegmatique" (comme l'eau, froide et humide), de "complexion bilieuse/colérique" (comme le feu, chaude et sèche) et de "complexion mélancolique" (comme la terre, froide et sèche).

Employé seul, le mot "complexion" signifiait "tempérament; habitude, disposition naturelle du corps". On le rencontre souvent dans "Les caractères" de Jean de La Bruyère, dont la première édition est parue en 1688:

"La galanterie est un faible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion."

"Les traits découvrent la complexion et les mœurs; mais la mine désigne les biens de fortune: le plus ou le moins de mille livres de rente se trouve écrit sur le visage."

"Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille."

 

Autrefois, "complexion" voulait aussi dire "humeur, inclination", selon la croyance que notre "tempérament" avait une influence sur notre caractère: être de complexion triste, gaie, amoureuse, mélancolique. Toujours dans "Les caractères" de La Bruyère, on retrouve fréquemment cette acception du mot:

"Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée. Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par faiblesse."

"Il y a une dureté de complexion; il y en a une autre de condition et d'état."

Au pluriel, le mot "complexions" prenait le sens de "caprice, fantaisie, humeur bizarre": il a d'étranges complexions; souffrir de ses complexions; je ne saurais m'accommoder aux complexions de ce fâcheux esprit (Le grand dictionnaire de l'Académie françoise, dédié au Roy, seconde édition, 1695).

 

Enfin, autrefois, le mot "complexion" avait également le sens de "teint" (nuance ou aspect particulier de la couleur du visage) car on croyait que notre "tempérament", en plus d'avoir une influence sur notre caractère, se reflétait sur notre peau. En anglais, le mot complexion est aujourd'hui encore utilisé dans le sens de "teint": a dark complexion. En français, il existe aussi le mot "carnation": couleur, apparence de la peau d'une personne, principalement en parlant du visage. Mais dans la conversation de tous les jours, on préférera utiliser le mot "teint": teint clair, teint mat, teint bronzé; avoir le teint frais, le teint brouillé. En peinture, le mot "carnation" qualifie la "coloration des parties du corps qui sont représentées nues":

 

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Peinture de Harry Boudchicha

 

"Teint" possède un autre sens: couleur d'une étoffe obtenue par la teinture. Tissu "bon teint" ou "grand teint": tissu dont la teinture résiste au lavage ou à la lumière. L'expression "bon teint" se dit aussi, le plus souvent par plaisanterie, d'une personne ferme dans ses opinions, qui ne change pas d'avis: un catholique bon teint.

On ne confondra pas "bon teint" avec "de bon ton": qui a des manières considérées comme conformes aux bonnes manières, au savoir-vivre d'un milieu donné. "En Suisse, il est de bon ton de se lever à 4 heures du matin": titre d'un article du Point du 19 août 2013 qui continue en ces termes: "Chez nos voisins helvètes, patrons et hommes politiques sont jugés sur leur aptitude à arriver au bureau bien avant tout le monde." 

"De bon ton" signifie aussi, selon le contexte, "qui a des manières considérées comme conformes au bon goût, raffinées": une élégance de bon ton.

 

Pour conclure, revenons à notre "complexion" qui revêt encore un dernier sens: en géologie, la "complexion" est "l'état d'un site interprétable de façon globale par son degré de ressemblance à un type particulier". 

15:52 Publié dans Anglais, Culture, Jean de La Bruyère, Latin, Médecine, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | |

Commentaires

Complexe mais passionant! Merci pour ces belles chroniques

Écrit par : Marmotte savante | 30/09/2018

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Merci beaucoup, chère Marmotte savante!

Écrit par : Olivier | 30/09/2018

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