08/03/2018

Ainsi font font font...

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On hésite souvent entre écrire "fond" ou "fonds". Ces deux mots ont pourtant deux significations bien différentes.

 

On utilise le mot "fond" ("fonds" au pluriel) pour qualifier la partie la plus basse d'une chose ou d'un endroit creux ou profond: le fond d'un puits, d'un tonneau, d'une valise; le fond de la mer, d'un fleuve, d'une vallée.

Au sens figuré, "fond" désigne le degré le plus bas d'une situation: le fond de la misère, du désespoir.

L'expression "toucher le fond" signifie "atteindre le point le plus bas", que ce soit physiquement, moralement ou dans ses affaires: après son licenciement, il/elle a touché le fond.

 

"Fond" qualifie aussi la partie la moins immédiate de quelque chose, celle qui n'est pas apparente, notamment la partie la plus éloignée ou la plus reculée d'un endroit, d'une chose ou d'un organe: le fond d'un court de tennis, la chambre du fond; le fond d'une grotte, d'une forêt; le fond d'une armoire, d'un tiroir; examen du fond de la gorge, du fond de l'œil.

Dans le langage familier, l'expression "racler les fonds de tiroir" signifie qu'on cherche tous les moyens possibles d'avoir de l'argent dans une situation de pauvreté financière.

Au sens figuré, "fond" désigne ce qui est caché, et qui se révèle être la partie la plus importante, la plus intime et véritable d'une chose: le fond de son cœur, de sa pensée; le fond du problème, de la question; aller au fond des choses. Dans le registre littéraire, le mot "tréfonds" (avec un S au singulier comme au pluriel) décrit "ce qu'il y a de plus profond, de plus secret": au tréfonds de son âme, de son être; les tréfonds de la mémoire.

La locution adverbiale "au fond",  qui se dit "dans le fond" dans le langage familier, signifie "à considérer le fond des choses, et non l'apparence ou la surface": on l'a critiqué(e), mais au fond il/elle avait raison. Expression synonyme: en réalité.

Autre locution: à fond, c'est-à-dire "en allant jusqu'au fond, jusqu'à la limite du possible". Étudier un problème à fond, connaître son sujet à fond; se donner, respirer à fond; faire le ménage à fond (expression synonyme: de fond en comble).

L'expression "à fond de train" signifie "très vite, à toute allure". Expressions synonymes: à fond la caisse (le mot "caisse" est ici à comprendre comme l'équivalent argotique du mot "voiture"), à fond les manettes (comprenez: à fond le levier de vitesse), à fond la gomme (de même que "mettre la gomme", "accélérer", l'image évoque des traces de gomme, de pneu, laissées sur la route lorsqu'on conduit très rapidement).

 

Le mot "fond" sert également à décrire ce que l'on voit derrière quelque chose, et/ou qui lui sert de support: un chemiser à pois blancs sur fond bleu; la Deuxième guerre mondiale sert de toile de fond à cette histoire d'amour.

Le "fond de teint" est une "crème colorée destinée à donner au visage un teint uniforme".

 

Enfin, le mot "fond" désigne un "élément fondamental qui se manifeste en certaines circonstances, et qui détermine la nature de quelque chose": il y a un fond de vérité dans ce que vous dites; avoir un fond de bons sens; le fond par opposition à la forme (dans une œuvre).

La locution adjective "de fond" signifie "essentiel, fondamental": article de fond (article dans un journal qui fait le point sur un sujet important); débat de fond, travail de fond.

 

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Le mot "fonds" (qui s'écrit avec un S aussi bien au singulier qu'au pluriel) est employé lorsqu'on parle d'un "capital" (capital financier, bien immobilier, investissement financier): cette jeune entreprise a fait appel à un fonds d'investissement; une fois en possession de son héritage, il/elle a dilapidé son fonds; fonds de commerce, détournement de fonds, convoyeur de fonds. À propos des "fonds secrets", voici la définition qu'en donne Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues": "Sommes incalculables avec lesquelles les ministres achètent les consciences. S'indigner contre."

L'expression "être en fonds" signifie "disposer d'argent en suffisance": il/elle n'était pas en fonds, il/elle lui manquait une partie de la somme.

Mais il peut aussi s'agir d'un capital qui n'a rien à voir avec l'argent: le fonds documentaire/le fonds ancien d'une bibliothèque (ici le capital prend la forme de livres et d'autres supports susceptibles d'être exploités).

En psychologie, le "fonds mental" qualifie l'"ensemble des disponibilités psychiques d'une personne".

 

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Le mot "fond" vient du latin fundus qui signifie à la fois "fond d'un récipient", "partie essentielle" et "bien foncier". En français,  une distinction orthographique a été faite pour qu'à ces deux sens différents, celui de "fond" et de "bien foncier", correspondent deux graphies. On a donc ajouté un -s à "fond" au XVIIème siècle pour désigner un capital qui rapporte un profit (Le Petit Robert).

Les deux mots peuvent bien sûr se retrouver dans la même phrase: comme il/elle avait dilapidé son fonds, il/elle a dû racler les fonds de tiroir.

 

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Il existe un autre mot à ne pas confondre avec "fond" et "fonds": c'est le mot "fonts", toujours utilisé au pluriel dans un contexte bien précis. Les "fonts baptismaux" désignent un "bassin placé sur un socle, et destiné à l'eau du baptême". À noter que Gustave Flaubert prend la liberté d'utiliser le mot au singulier dans son roman inachevé paru en 1881 à titre posthume "Bouvard et Pécuchet": "Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière. Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un font baptismal où des plantes poussaient. On n'a pas coutume, cependant, d'enfouir les fonts baptismaux hors des églises."

 

12:04 Publié dans Culture, Gustave Flaubert, Homonymes, Latin | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Facebook | |

Commentaires

Magistral.
Il faut prendre son temps pour vous lire, ne pas y aller à fond les ballons.

Écrit par : Ambre | 08/03/2018

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Merci beaucoup, Ambre. Les ballons, bien sûr! Ils m'avaient échappé;-)

Écrit par : Olivier | 08/03/2018

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Et le fond de veau, on en fait quoi ?

Écrit par : rabbit | 18/03/2018

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Bien vu, rabbit, et merci pour votre commentaire! J'ai en effet omis de parler du "fond" en cuisine qui désigne un bouillon, généralement à base de veau ou de volaille, utilisé comme base pour faire des sauces.

Écrit par : Olivier | 18/03/2018

Mais il convient alors de préciser que l'origine de ce "fond"-là n'est pas la même que le premier. Fondre, fondue...
Il s'agit d'une convergence de faciès. Je pense qu'on peut comparer avec l'étymologie du mot "Chablais", interprété par beaucoup comme "tête du lac", tsapo lai en franco-provençal vaudois mais qui désigne une région beaucoup plus vaste, parcourue par de nombreux châbles...

Écrit par : Géo | 19/03/2018

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Cher Géo, notre "fond de sauce" a bien la même origine que les autres fonds. Il appartient à la catégorie "ce qui sert de support", comprenez ici "de base à une sauce". On peut aussi ajouter à cette catégorie le "fond de tarte", ainsi que le "fond de l'air": ce qui semble être la température réelle, de base, indépendamment des accidents momentanés comme le vent ou une courte période d'ensoleillement).

Écrit par : Olivier | 19/03/2018

Il y a aussi l'expression familière “être fondu de“ : « Mordu de quelque chose, dingue de quelqu'un. Qui se passionne à l'extrême, au delà du raisonnable, pour une activité généralement, mais aussi pour un être vivant » (Wiktionnaire).

Écrit par : rabbit | 19/03/2018

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Je ne suis pas entièrement convaincu. Je ne suis pas cuisinier de haut vol, mais à ma connaissance, "ce qui sert de support", comprenez ici "de base à une sauce" est obtenu par une cuisson lente et à basse température pour obtenir justement ce support. On fait fondre des os à moëlle, du veau, etc...
Mais peut-être avez-vous raison. C'est tout le problème de l'étymologie : il n'y a pas de marqueur valable. A cela s'ajoute que certains qui se prétendent étymologistes se croient autorisés à répandre leurs intuitions sur tout ce qui concerne l'origine des mots. Ainsi le Chablais, le meilleur exemple...
J'en ai un autre : dans une brochure éditée à grands frais, la Commune d'Ollon donne la parole à un "étymologiste" qui prétend que l'origine de ce mot viendrait d'Aulanum, l'aulne, parce qu'un moine stupide autant que borné de Saint-Maurice l'aurait écrit ainsi. Et que fait notre érudit de province de tous les autres Ollon, en Valais et en France ? Où se trouvent de nombreux Ollon mais aussi Olonne, les sables de, Ile d', etc...Il manque un "l" ? N'est-ce pas moins grave que de passer de Au à O ?
L'étymologie d'Olonne, et vraisemblablement d'Ollon, est celte. Elle signifie "au-dessus des eaux, des marais". Quiconque connaît Ollon VD, qui autrefois dominait les marais de la plaine du Rhône, Olonne et ses marais salants exploités déjà par les Romains ainsi que Ollo, d'où viennent les eaux de la ville de Pamplona / Iruña, sait que cela colle parfaitement à la situation. Et qu'il n'y a jamais eu d'aulne à Ollon...

Écrit par : Géo | 19/03/2018

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J'ai ouï-dire que Rabbit est un fondu de macarons. Il les aime fondants, pas fondus. (=_=).
Ne pas confondre fondu et fada. Quoi que...

Écrit par : Ambre | 19/03/2018

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Certes, ô Ambre... mais à suivre le glissement de sens dans “fondre-confondre“ et “fusion-confusion“, on se rend compte d'une distance changeante entre le signe et le concept, ainsi que d'un flou qui peut s'amplifier au fil du temps.

Écrit par : rabbit | 19/03/2018

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@Rabbit, ce "fondu de" (quelque chose ou quelqu'un) est celui qu'on utilise en anglais, dans "I am fond of Earl Grey tea".

Écrit par : Inma Abbet | 21/03/2018

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Chère Inma, l'adjectif "fondu de" et l'adjectif anglais "fond of" n'ont rien à voir l'un avec l'autre, malgré leur similarité orthographique.

"Fondu" est bien sûr le participe passé du verbe "fondre", issu du latin "fundere", "verser, répandre; fondre des métaux".

En anglais, "fond" s'écrivait autrefois "fonned", et signifait "fou, dérangé, déraisonnable". Au fil des siècles, le sens a évolué de "fou" (fonned) à "friand, mordu, passionné pour quelque chose" (fond of). Cela s'explique par le fait que quand on aime beaucoup quelque chose, il y a en nous un côté excessif qui peut s'apparenter à de la folie. En français, d'ailleurs, en plus de "mordu ou fondu", on dit couramment qu'on est "fou de quelque chose" lorsqu'on est passionné par quelque chose.

Écrit par : Olivier | 21/03/2018

Amazing, isn’t it?

Écrit par : rabbit | 21/03/2018

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Merci beaucoup pour l'explication!

Écrit par : Inma Abbet | 21/03/2018

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My pleasure, Inma ;-)

Écrit par : Olivier | 21/03/2018

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Au fond, les riches font ce qu’ils veulent de leurs fonds : par exemple en reconstruisant le Château de la Seigneurie de Font à partir des quelques ruines qui se découpent encore sur le fond du ciel ou alors lorsqu’ils refont le baptistère et ses fonts.
Les coûts sont colossaux, le trou sans fond. Leurs fonds en banque fondent, mais les biens-fonds, eux, augmentent puisque des tréfonds de l’Histoire de nouveaux biens refont surface. Biens immobiliers qui font que, quoi qu’il arrive, les riches restent en fonds à fond. Aucun besoin de racler les fonds de tiroir. Leurs fonds ne font que changer de colonnes comptables.
Une mélopée sortie du fond des âges et du fon, langue véhiculaire utilisée au Bénin, Nigeria et Togo, dit ceci : « T’as des fonds, alors t’as des soucis et si t’as des soucis, mieux vaut être en fonds mais si t’as des fonds… etc., etc… »
Au fond, ils ne font que répéter toujours la même chose en le chantant à donf.

Écrit par : L'Amertume | 30/04/2018

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Toujours un plaisir de vous lire, cher Amertume! Quel inépuisable fonds de bon mots vous possédez ;-)

Écrit par : Olivier | 30/04/2018

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