19/03/2016

Sens dessus dessous

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Une expression qui a subi de nombreuses variations orthographiques au cours des siècles.

 

"Dessus" et "dessous" sont deux adverbes que l'on rencontre dans la locution "sens dessus dessous": de telle façon que ce qui devrait être dessus se trouve dessous, et inversement. Locution synonyme: "à l'envers"; mettre un pull-over à l'envers (du mauvais côté). Par extension, on utilise également la locution "sens dessus dessous" pour qualifier un grand désordre et, au sens figuré, un état de trouble émotionnel intense, de confusion extrême: suite au cambriolage, mon appartement est sens dessus dessous; la rumeur a mis tout le village sens dessus dessous; après avoir été témoin de l'agression, j'étais sens dessus dessous.

Pour qualifier un grand désordre, un bouleversement de fond en comble, on peut aussi employer les verbes "chambarder" et "chambouler": on a tout chambardé/chamboulé dans la maison. "Chambouler" s'applique aussi à un bouleversement psychologique: suite au cambriolage, je suis tout(e) chamboulé(e). Verbes synonymes: retourner, tournebouler. Il/elle était tout(e) retourné(e)/tourneboulé(e) par cette affreuse nouvelle.

Dans le registre familier, le substantif "chambard" désigne un grand désordre, mais aussi un grand vacarme, du chahut: faire du chambard; je me demande ce qu'ils font pour faire un chambard pareil. Le substantif "chambardement" qualifie un bouleversement radical dans l'organisation de quelque chose, notamment au niveau politique: le chambardement social. Il existe aussi la locution "le grand chambardement": la révolution. C'est le titre d'une chanson de Guy Béart datant de 1967, qui prophétise les événements de Mai 68. En voici les premières paroles: La terre perd la boule / Et fait sauter ses foules / Voici finalement / Le grand le grand / Voici finalement / Le grand chambardement.

En Suisse romande, on utilise couramment le mot "cheni" pour parler de désordre: faire du cheni = faire du désordre; être en cheni = être en désordre. Synonymes familiers: bordel, foutoir (http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...). 

 

Revenons à "sens dessus dessous". On voit souvent cette locution écrite "sans dessus dessous". Attention au contexte, cela pourrait être mal interprété. En effet, ainsi orthographiée, elle signifie tout autre chose: sans dessus ni dessous, c'est-à-dire sans aucun vêtements.

 

Autrefois, cependant, cette orthographe était permise, voire préconisée.

Au XVIIème siècle, le grammairien Claude Favre de Vaugelas écrit dans ses "Remarques sur la langue françoise": "Sans dessus dessous est fort bon, et crois qu'il se doit escrire ainsi, comme qui diroit que la confusion est telle en la chose dont on parle, et l'ordre tellement renversé, que cette chose-là semble estre sans dessus et sans dessous, c'est à dire qu'on n'y reconoit plus ce qui devroit estre dessus ou dessous, tant l'ordre qui y devroit estre, est troublé et perverti."

Littré remarque que, comme Vaugelas, "Mme de Sévigné suivait cette orthographe [sans dessus dessous], qui avait des précédents dans le XVIème siècle".

Enfin, en 1835, Felix Biscarrat et Alexandre Boniface précisent dans leur "Nouveau manuel de la pureté du langage": "Autrefois, quelques grammairiens écrivaient sens dessus dessous avec un a au mot sans, ce qui signifie que la chose est bouleversée et sans dessus et sans dessous."

 

À l'origine, la locution s'écrivait "c'en dessus dessous", c'est-à-dire "ce [qui est] en dessus mis en dessous". Elle s'est même déclinée en "s'en dessus dessous" par Charles d'Orléans dans un de ses rondeaux au XVème siècle:

De tous poins accordons nous,

Ou, par la vierge Marie,

Se Raison n'y remedie,

Tout va s'en dessus dessous.

Et comment l'entendez-vous ?

 

Toutes ses différentes orthographes ont été abandonnées au fil des siècles. Aujourd'hui, la locution s'écrit uniquement "sens dessus dessous", le mot "sens" possédant la signification de "position, côté": le sens qui devait être dessus est dessous (Littré). On remarquera, et c'est la raison pour laquelle on a tendance à vouloir remplacer "sens" par "sans", que le "s" final du mot "sens" ne se prononce pas dans le cadre de cette locution. Cela est dû au fait que "sens" est une altération du "c'en" originel.

 

Il existe aussi, bien que beaucoup moins présente dans le langage courant, la locution "sens devant derrière", autrefois "c'en devant derrière": dans une situation telle que ce qui doit être devant se trouve derrière, et inversement. Il/elle avait mis sa casquette sens devant derrière. Mais dans la conversation de tous les jours, on préférera dire: il/elle avait mis sa casquette à l'envers.

16:16 Publié dans Adverbe, Culture, Grammaire, Suisse romande | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | |

Commentaires

Vous m'avez mis la tête à l'envers là, Olivier! Je suis chamboulée et sans dessous dessus, euh! pardon, je remets ma casquette à l'endroit : je suis sens dessus dessous.
Sérieusement, c'est passionnant toutes ces variations autour des mots, des expressions. "C'en" est fou.
J'adore la langue françoise.
J'aurais aimé lire un commentaire sur ce sujet du rlfsrP...

Écrit par : Ambre | 19/03/2016

Merci, Ambre. Me voici tout retourné par votre commentaire ;-)

Écrit par : Olivier | 19/03/2016

Pour éviter la Dance Macabre de"5 SAËNS" différents,
Pour ne point se faire de mauvais SANG.
SANS erreur et certain du SENS
Pourquoi ne pas S'EN aller à écrire:
"Cul par-dessus tête",
Le dessous serait bien dessus
Et même vice-versa
C'EN serait plus simple!... Non?

Écrit par : L'Amertume | 03/04/2016

Ravi de retrouver vos bons mots, chère Amertume. Cul par-dessus tête ou même les quatre fers en l'air ! Mais ces deux expressions n'ont pas tout à fait le même sens que "sens dessus dessous", même si, en effet, le dessous se retrouve bien dessus, et inversement ! "Cul par-dessus tête" et "les quatre fers en l'air" signifient "à la renverse, en culbutant". Il y a la notion supplémentaire de chute. Mais pourquoi "fers" ? me demanderez-vous. Et pourquoi quatre ? Il y a deux possibilités. Cela pourrait venir des quatre fers placés sous les sabots des chevaux et qui deviennent visibles lorsqu'ils tombent sur le dos. Du cheval, l'expression serait passée aux humains, même si nous n'avons que deux jambes. Autre possibilité: autrefois, les paysans ferraient leurs sabots de bois pour préserver les semelles de l'usure. Chaque sabot était ainsi muni de deux fers, l'un sur l'avant et l'autre sur le talon. Et lorsque ces paysans faisaient une chute malheureuse, ils se retrouvaient bien "les quatre fers en l'air". Le compte est bon ;-)

Écrit par : Olivier | 03/04/2016

Les commentaires sont fermés.