20/06/2015

La jambe

 

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Le mot "jambe" vient du latin gamba, "jarret [des quadrupèdes]" (Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934). En effet, gambe est l'ancienne forme du mot et, à l'origine, ce terme désignait la "patte des animaux" (CNRTL). Aujourd'hui encore, on nomme "jambe" la patte de certains quadrupèdes comme le cheval ou la gazelle. C'est à partir du milieu du XIIème siècle que le mot est employé pour qualifier, chez l'être humain, le "membre inférieur en son entier", c'est-à-dire y compris la cuisse et le genou. Au début du XIVème siècle, une définition anatomique précise que la jambe est, toujours chez l'être humain, la "partie de chacun des membres inférieurs, qui s'étend du genou au pied". Cette dernière définition est toujours d'actualité, mais dans le langage courant, on entend le mot "jambe" comme incluant la cuisse.

La jambe possède de nombreux synonymes, la plupart appartenant au langage familier: "guibole" ou "guibolle", dérivé de la forme normande guibon, "cuisse" (CNRTL); "pince" (aller quelque part "à pinces": à pied), probablement en référence à la grosse patte de devant de certains crustacés; "piliers" ou "poteaux" pour qualifier de grosses jambes; "flûtes" ou "quilles" pour décrire des jambes très minces, on peut aussi dire "avoir des jambes minces comme des allumettes"; "échasses" pour parler de jambes fines et très longues, on peut aussi dire "avoir des jambes de faucheur/faucheux".

Une petite jambe est une "gambette". En italien, on dit gambetta, qui est aussi le nom de l'homme politique français Léon Gambetta, mort en 1882, et dont le grand-père était originaire de Ligurie. Au Québec, une "jambette" est un "croc-en-jambe", "action d'accrocher au passage la cheville de quelqu'un avec le pied pour le faire tomber" (on peut aussi dire "croche-pied" ou "croche-patte"): donner/faire une jambette à quelqu'un. Pour nous, une "jambette" est une "petite pièce de bois verticale de charpente". Au masculin, "gambette" désigne un petit limicole aux pattes rouges tirant sur l'orange, appelé aussi "chevalier gambette":

 

 

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Dans la même famille que le mot "jambe", on trouve notamment la "viole de gambe", cet instrument de musique étant tenu entre les jambes; l'adjectif "ingambe", "alerte dans ses mouvements"; le verbe "gambader"; ainsi que les mots "jambon" et "jambonneau". "Gambader" est passé en anglais (to gambol), de même que "jambon" (gammon), mot passé également en espagnol (jamón). Voici la définition du jambon que donne Gustave Flaubert dans son "Dictionnaire des idées reçues", écrit à partir de 1850 et paru après la mort de l'écrivain en 1913: "Toujours de Mayence. S'en méfier, à cause des trichines".

 

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On rencontre la jambe dans une multitude d'expressions:

-Avoir de bonnes ou de mauvaises jambes: marcher, courir facilement ou difficilement.

-Tirer, traîner la jambe: marcher avec difficulté.

-Se dégourdir les jambes: aller faire une promenade après être resté immobile pendant très longtemps.

-Avoir des fourmis dans les jambes: avoir les jambes engourdies et qui picotent après être demeuré longtemps dans une mauvaise position bloquant la circulation du sang. Au sens figuré: avoir envie de bouger, de passer à l'action.

-Avoir les jambes en coton, en flanelle ou en pâté de foie: se sentir très faible. On peut aussi dire: avoir les jambes molles, ne plus tenir sur ses jambes ou flageoler sur ses jambes.

-Jeu de jambes: aisance des jambes chez un sportif, ce qui lui permet de rester en bonne position. Ce joueur de tennis à un bon jeu de jambes.

-Se mettre en jambes: s'échauffer avant l'effort.

-Être en jambes: se sentir en excellente forme physique.

-Jouer/Tricoter des jambes, courir/s'enfuir à toutes jambes: partir en courant le plus vite possible. Expression synonyme: prendre ses jambes à son cou. Au XVème siècle, on disait: ployer ses jambes et s'en aller. Cela pourrait être l'origine de l'expression, selon Littré. "Prendre ses jambes à son cou" pourrait aussi venir d'une expression excessive du mouvement qui fait lever les pieds dans une course rapide, toujours selon Littré. Dans le même registre, "mettre les talons aux épaules", expression que l'on rencontre dans "Madame Thérèse" (1867) par Émile Erckmann et Charles-Alexandre Chatrian: "La bande des enfants se disperse, les talons aux épaules".

-En avoir plein les jambes: être fatigué après avoir trop marché. Expressions synonymes: n'avoir plus de jambes, ne plus sentir ses jambes, avoir les jambes qui rentrent dans le corps.

-Avoir des jambes de vingt ans: pouvoir encore marcher facilement malgré un âge avancé.

-Avoir les jambes coupées ou sciées: ne plus avoir de force ou être très  étonné, figé sur place par la surprise. La peur lui coupe les jambes: la peur le/la paralyse.

-S'en aller, partir la queue entre les jambes: s'éclipser sans demander son reste après avoir subi un échec ou commis une erreur. Cette expression est d'origine canine: elle fait référence au chien qui se sauve avec la queue basse, entre les pattes, après s'être battu avec un congénère et avoir perdu. Cette expression est appliquée uniquement aux hommes et comporte, vous l'aurez compris, un jeu de mots grivois sur l'anatomie masculine.

-Être dans les jambes de quelqu'un: être trop près d'une personne, sur son chemin, et la déranger en gênant son déplacement.

-Tirer dans les jambes de quelqu'un: nuire à quelqu'un en l'attaquant de manière déloyale.

-Tenir la jambe à quelqu'un: retenir quelqu'un et l'importuner par des bavardages ennuyeux. Lâche(z)-moi la jambe: laisse(z)-moi tranquille.

-Traiter quelqu'un ou faire quelque chose par-dessus la jambe: sans égard, de façon désinvolte.

-Cela me fait une belle jambe: cela ne me servira à rien, ne me sera d'aucune utilité. "De nos jours, ce sont les femmes qui attachent de l'importance à la finesse de leurs jambes; autrefois, c'étaient les hommes qui mettaient leurs cuisses en valeur ! Eh oui, à partir du moment où la mode masculine abandonna la robe pour les chausses, lesquelles firent leur apparition au XVIème siècle, la jambe de l'homme devint peu à peu un objet d'attention. Les chausses étaient ce qui couvre la partie inférieure du corps, à partir de la ceinture. Elles se composaient d'un haut-de-chausses qui descendait au genou - il donnera la culotte - et d'un bas-de-chausses, devenu par abréviation le bas. Au XVIIème siècle, le galbe de la jambe était devenu chose importante et les jeunes gens coquets soignaient particulièrement la moulure de leurs bas de soie, qu'ils enjolivaient de rubans. « Faire la belle jambe » voulait dire se pavaner, faire le beau. « Un homme qui marche et qui fait la belle jambe, est faux et maniéré », dit Diderot. Mais une jambe bien faite, qui n'est ni cagneuse ni forte, est vraiment un don du ciel ! « On dit aussi à celui qui propose de faire une chose dont on ne tirera aucun avantage: Cela ne me rendra pas la jambe mieux faite », dit Furetière. Les deux locutions se sont greffées l'une sur l'autre pour donner l'expression ironique que nous utilisons toujours."¹

-Faire des ronds de jambe: cette expression nous vient de la danse où le "rond" décrit le mouvement d'une jambe qui effectue un demi-cercle. Au sens figuré, "faire des ronds de jambe" signifie "faire des courbettes, des politesses exagérées".

-Une partie de jambes en l'air: un rapport sexuel.

 

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La jambe est aussi un objet. Une "jambe de bois" est une pièce adaptée au moignon d'un amputé. Aujourd'hui, avec les progrès de la médecine et l'apparition des appareils de prothèse, on parlera plutôt de "jambe artificielle ou articulée". Mais la jambe de bois a donné une expression qui est encore couramment utilisée: "c'est un cataplasme/un cautère/un emplâtre sur une jambe de bois": c'est une solution inefficace. La jambe d'un pantalon est chacune des deux parties qui couvrent les jambes (comme les manches couvrent les bras). Les jambes d'un compas désignent ses branches. En charpenterie, une "jambe de force" est un élément servant à consolider une construction. Enfin, dans une automobile, la jambe est la tige qui relie l'essieu au cadre du châssis.

 

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¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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06/06/2015

Aventure(s)

 

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Le mot "aventure" vient du latin adventura, "ce qui doit arriver", mot lui-même dérivé du verbe advenire, "arriver, se produire". On pense bien sûr au verbe "advenir", "arriver par accident, par surprise", verbe dit "défectif" car il ne se conjugue qu'à la troisième personne du singulier et du pluriel (nous avons vu il y a plusieurs mois déjà le verbe "frire", lui aussi défectif: http://olivierschopferracontelesmots.blog.24heures.ch/arc...).


Anciennement, le mot "aventure" avait le sens de "ce qui doit arriver, destin heureux ou malheureux": la bonne et la mauvaise aventure. Aujourd'hui, on emploie des mots comme "avenir", "destin", "destinée" ou "sort". Mais l'usage ancien du mot se retrouve encore dans l'expression "dire la bonne aventure à quelqu'un": lui prédire ce qui doit lui arriver en recourant à la chiromancie (lecture des lignes de la main), à la cartomancie ou à toute autre pratique divinatoire, le/la "diseur/diseuse de bonne aventure" étant la personne qui se prétend capable de prédire l'avenir.

Par extension, "aventure" signifiait aussi autrefois "ce qui peut arriver; hasard". Le mot n'est plus guère usité dans ce sens que dans deux locutions:

- À l'aventure: au hasard, sans dessein arrêté, sans réflexion. Partir, errer à l'aventure.

- D'aventure, par aventure (littéraire): par hasard. Si d'aventure vous le voyez, prévenez-moi.


Aujourd'hui, le mot "aventure" se comprend comme un "évènement notable qui se produit de manière imprévue ou surprenante": il lui est arrivé une singulière, une fâcheuse aventure; c'est une drôle d'aventure. Une aventure désagréable est une "mésaventure". Au pluriel, il s'agit d'un ensemble d'évènements qui concernent quelqu'un: il lui est arrivé toutes sortes d'aventures; en route pour de nouvelles aventures ! Il existe un grand nombre de livres ou de films qui racontent les exploits d'un héros, on parle alors de romans ou de films "d'aventures", c'est-à-dire riches en péripéties et en rebondissements: "Les aventures de Huckleberry Finn, de Tintin, de Rabbi Jacob, de Robinson Crusoé", etc. Une personne qui, par goût, court le monde et s'engage volontiers dans des entreprises hasardeuses est un(e) "aventurier(ère): "Les aventuriers de l'Arche perdue". Mais le mot "aventurier" possède aussi une connotation négative: il peut qualifier une personne qui, pour parvenir à ses fins, n'hésite pas à user de procédés malhonnêtes (synonyme: "escroc"): méfiez-vous, c'est une aventurier qui est prêt à tout pour s'enrichir; il s'est laissé dupé par une aventurière.

L'expression "tenter l'aventure" signifie "essayer de réussir dans une affaire dont le succès est très incertain". Dans le même registre, le verbe "aventurer", "hasarder, exposer à des risques": aventurer une somme importante au jeu; aventurer son honneur ou sa réputation dans une affaire douteuse (verbe synonyme: "exposer"). "Aventurer" peut aussi être utilisé  pronominalement: s'aventurer dans un quartier mal famé; s'aventurer à répondre à une provocation. En politique, on parle d'"aventurisme": tendance à prendre des décisions précipitées et hasardeuses; l'aventurisme de ce gouvernement ne peut qu'entraîner des catastrophes.

Le mot "aventure" peut également qualifier une liaison amoureuse de courte durée: il/elle a eu de nombreuses aventures. Synonyme: passade.

Enfin, "l'aventure" désigne un ensemble d'activités ou d'expériences qui comportent des risques et/ou de la nouveauté, et auxquelles on accorde une valeur humaine: aimer l'aventure; l'attrait de l'aventure. "L'aventure, c'est l'aventure" est le titre d'un film de Claude Lelouch sorti en 1972, qui raconte les péripéties de trois gangsters entre la France et l'Afrique.


Autrefois, dans le commerce maritime, il existait l'expression "mettre à la grosse aventure". On parlait aussi de "prêt à la grosse aventure", de "prêt à la grosse" ou encore de "contrat de cambie": "La grosse aventure est de prendre ou donner des effets que l'on transporte d'un endroit à l'autre, & qui courent les hasards du voyage pour le compte du donneur, sans aucun recours contre celui à qui il les a donnés. Nous prenons des marchandises pour les porter à Bordeaux, à la Rochelle ou à Nantes, à Lisbonne, à Cadix, à Barcelone, à Londres ou à Amsterdam; si elles arrivent à bon port, nous payons le prix dont nous sommes convenus en les prenant, & si elles se perdent, nous ne payons rien."¹


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¹Louis Liger, La nouvelle maison rustique, ou Économie rurale, pratique et générale de tous les biens de campagne, tome premier, À Paris, Chez Barrois, aîné, Libraire, Quai des Augustins, 1790.

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