25/08/2014

La poire

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 Un fruit qui entre dans la composition de plusieurs expressions et de quelques spécialités culinaires suisses romandes.

 

La poire est le fruit du poirier qui, lui-même, se trouve dans l'expression "faire le poirier": se tenir en équilibre la tête au sol.

Il existe plusieurs variétés de poires différentes qui ont aussi des formes et des textures très diverses, voici la description de quelques-unes d'entre elles: la Conférence, allongée, en forme de bouteille, qui doit son nom au fait qu'elle remporta le premier prix à la Conférence internationale de la poire à Londres en 1885; la louise-bonne, une poire d'automne à chair serrée et moyennement juteuse, au goût acidulé; la passe-crassane, large et ronde, un peu râpeuse ou granuleuse, qui se récolte de décembre à avril; la Williams, juteuse et sucrée, disponible d'août à octobre et d'aspect légèrement cabossé.

La poire se déguste aussi bien en tarte qu'en compote. La poire belle-Hélène est un dessert composé de poires pochées dans un sirop et nappées d'une sauce chaude au chocolat. Le nom serait tiré de "La Belle Hélène", l'opéra-bouffe de Jacques Offenbach créé en 1864, et serait un hommage à Hortense Schneider, une célèbre cantatrice de l'époque.

On distingue les poires à couteau, que l'on peut manger crues et dont la description figure plus haut, des poires à cuire. Parmi celles-ci, la poire à botzi, une spécialité du canton de Fribourg qui figure parmi les accompagnements incontournables du repas de la Bénichon au mois de septembre ou d'octobre, cela dépend des communes. En patois fribourgeois, "botzi" signifie "grappe". En effet, cette variété de poire possède la particularité de pousser en bouquets. Elle entre aussi dans la composition de la tarte au vin cuit de poire (ou raisinée), une autre spécialité du canton de Fribourg, et bénéficie d'une appellation d'origine contrôlée. Dans le canton de Genève, on utilise la poire blesson ou la poire marlioz pour confectionner des rissoles, une pâtisserie en forme de chausson que l'on mange traditionnellement pendant les fêtes de Noël. La farce de la rissole genevoise contient, outre des poires, de la cannelle, des zestes d'orange et de citron, ainsi que des raisins secs. 

Enfin, la poire se consomme alcoolisée: en cidre sous le nom de "poiré", en eau-de-vie avec la fameuse Williamine fabriquée en Valais, ainsi qu'en liqueur.

 

De nombreuses locutions et expressions sont en rapport avec la poire:

-Entre la poire et le fromage: à la fin du repas, lorsque les propos deviennent moins sérieux et que l'on parle plus librement. Au Moyen-Âge, "on mangeait les poires à la fin du repas, tout de suite avant le fromage, autre délice, qui le terminait. Les derniers rôtis de volaille ou de gibier avalés, la poire arrivait pour rincer agréablement la bouche, rafraîchir le palais et changer le goût des victuailles. Elle jouait le rôle de la salade dans notre gastronomie."¹

-Garder une poire pour la soif: économiser pour les besoins à venir. Par extension, se réserver un moyen d'action.

-Couper la poire en deux: faire des concessions réciproques.

-La poire est (n'est pas) mûre: l'occasion est (n'est pas) favorable.

-Avaler des poires d'angoisse: éprouver un grand chagrin ou une grande souffrance. La "poire d'angoisse" était jadis un instrument de torture en forme de deux demi-poires qu'on écartait progressivement dans la bouche du supplicié de manière à l'empêcher de crier.

-Ne pas se prendre pour la queue de la poire/d'une poire: prendre un air fier et important, voire arrogant. Au XIXème siècle, on disait "faire sa poire": se croire au-dessus de tout le monde. Le caricaturiste Alfred Le Petit (1841-1909), dessin à l'appui, décrit en ces termes Adolphe Thiers le 14 février 1871, six mois avant qu'il ne devienne président de la Troisième République, dans le journal hebdomadaire satirique L'Éclipse: "Vingt-un départements l'ont élu député, il n'est pas de succès pareil dans notre histoire, Thiers voudrait rester froid; mais radieux, enchanté, malgré lui-même il fait sa poire."

-Autrefois, on disait proverbialement d'un homme qui avait du ressentiment contre un autre et qui le menaçait: il ne lui promet pas poires molles².

 

Dans le langage populaire, la poire désigne le visage, sans doute par allusion au roi Louis Philippe (1773-1850) que les caricaturistes du XIXème siècle représentaient avec une tête en forme de poire. Synonymes: gueule, tronche.

-Prendre quelque chose en pleine poire: recevoir un coup, généralement violent et inattendu, en pleine face: j'ai pris la porte/le ballon en pleine poire.

-Se sucer la poire: s'embrasser.

-Se fendre la poire: rire aux éclats.

-Familièrement, on qualifie de "poire" une personne naïve et facile à tromper: quelle poire, ce type !

-Une bonne poire: personne trop serviable ou trop généreuse par faiblesse de caractère.


Par analogie de forme, une poire est également un petit ballon en caoutchouc pour aspirer ou refouler un liquide: poire à injections, à insufflations ou à lavement. Et en bijouterie, une perle "en poire" est une perle oblongue, plus grosse dans sa partie inférieure.

 

¹Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978,

²Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

 

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15/08/2014

À l'hôtel

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Peut-être aurez-vous passé ou passez-vous encore vos vacances d'été dans un hôtel... Historique et explication du mot.


Le mot "hôtel" vient du latin hospitale cubiculum, "chambre pour les hôtes", hospitale étant un adjectif, lui-même issu du substantif hospes, "celui qui donne l'hospitalité ou qui la reçoit". L'évolution  orthographique du mot a été ostel, hostel et enfin "hôtel" au XVIIème siècle. Le mot "hôpital", hospital puis ospital en ancien français, a la même étymologie. En effet, à l'origine, un hôpital était un établissement charitable où l'on accueillait les gens sans ressources pour les entretenir ou les soigner: "L'hôpital général est celui où l'on reçoit tous les mendiants", a écrit Furetière au XVIIème siècle dans son Dictionnaire. Dans la même famille, l'adjectif "hospitalier".

Le latin hospes a bien sûr donné le mot "hôte" (oste, hoste en ancien français) et, peut-être moins évident de prime abord parce que ce mot s'est ensuite détaché par le sens, le mot "otage". Au Moyen Âge, ostage a d'abord signifié "logement, demeure, bail d'une maison": l'expression prendre en ostage voulait dire "loger". Puis le mot a désigné une personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse ou d'un traité, cette personne étant généralement hébergée chez celui auprès de qui elle était envoyée (CNRTL). De là le sens que nous connaissons aujourd'hui.

Au XIIIème siècle, la langue anglaise a emprunté hostel et hostage à l'ancien français, hospital et host au XIVème siècle, puis hotel avec lequel elle a fait motel (Petit Robert).

Au XIème siècle, ostel avait le sens de "demeure, logis". Comme l'hôpital, il s'agissait d'un lieu d'hébergement, notamment pour les chevaliers et les pèlerins. Il existait aussi, dans les grandes villes, les hôpitaux dits "ostels Dieu", "maisons de Dieu", qui recevaient les indigents et qui étaient administrés par l'Église. Dès le XIIIème siècle, les ostels deviennent des endroits où les voyageurs logent et trouvent toutes les commodités du service pour un prix journalier: l'équivalent de nos hôtels actuels.

À partir du XVème siècle, le mot "hôtel" prend le sens de "demeure citadine d'un grand seigneur ou d'un riche bourgeois": l'hôtel particulier est né, ainsi que le maître d'hôtel qui officiait dans ces grandes maisons. Aujourd'hui, ce mot fait référence à la personne qui dirige le service de table dans un restaurant d'une certaine classe. Dans une grande maison, on parle d'un "majordome".

Par extension, le mot "hôtel" désigne aussi une grande bâtisse destinée à un établissement public: un "hôtel de ville" est l'édifice où siège l'autorité municipale dans une grande ville. On utilise également le terme "hôtel de police" pour "commissariat". Et à Genève se trouve "l'hôtel des finances", siège de l'administration fiscale cantonale.


***


De nos jours, il existe plusieurs catégories d'hôtels, répertoriés selon un certain nombre d'étoiles. Les hôtels très luxueux sont appelés "palaces", les hôtels plus modestes où les conditions d'hébergement et de nourriture revêtent un caractère informel sont des "pensions" ou des "pensions de famille". Les "chambres d'hôtes" ont actuellement la cote: il s'agit de chambres situées dans la maison d'un particulier. On utilise parfois l'anglicisme bed and breakfast ou B & B pour qualifier ces établissements tenus par un habitant qui accueille chez lui des visiteurs de passage en leur proposant une chambre et le petit déjeuner. Un "boutique-hôtel" est un petit hôtel de charme plutôt chic mais dont les prix restent abordables, qui privilégie le service au client et valorise le patrimoine local.

Une "auberge" est un hôtel ou un hôtel-restaurant, souvent d'une classe élevée, voire luxueuse, mais d'apparence rustique pour ceux qui recherchent un cadre authentique, généralement loin des centres urbains. Certains propriétaires d'établissements ont même repris l'ancien terme hostellerie pour ajouter à l'authenticité du lieu. Pourtant, à l'origine, une auberge était un petit hôtel sans prétention situé à la campagne. Une auberge de jeunesse est un centre d'accueil hébergeant les jeunes pour une somme modique. Enfin, l'expression "on n'est pas sorti de l'auberge" signifie que les difficultés liées à une situation compliquée augmentent au lieu de s'atténuer: http://salem.blog.24heures.ch/archive/2007/08/29/charme-d...


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05/08/2014

Lurette

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Analyse d'un mot qui réserve bien des surprises.


"Il y a belle lurette" signifie "il y a longtemps". Cette locution à la sonorité désuète se décline sous différentes formes: cela fait belle lurette qu'il n'est pas venu ici, je ne l'ai pas rencontré depuis belle lurette. Le mot n'existe aujourd'hui que dans cette locution adverbiale. "Lurette" serait une déformation de "heurette", "petite heure", mot que l'on rencontrait autrefois dans l'expression "il y a belle heurette" qui signifiait précisément "il y a longtemps". Vous aurez noté le procédé consistant à combiner l'adjectif "belle" avec un diminutif de temps pour donner une impression de grande durée, un procédé appartenant au domaine des figures rhétoriques et nommé "litote": on dit le moins pour suggérer le plus. De même, des expressions avec l'adjectif "bon" ou "petit", comme "cela fait un bon bout de temps", "cela fait un bon moment" ou "cela fait un petit moment". En ancien français, "heurette" s'écrivait hurete. Le mot "heurette" comme diminutif de "heure" serait resté vivant dans plusieurs régions françaises, notamment dans le Nord et dans l'Est (CNRTL). La transformation de "heurette" en "lurette" est attestée depuis la fin du XIXème siècle, nous disent les dictionnaires.


Toutefois, bien avant le XIXème siècle, le mot "lurette" semblait posséder une tout autre signification, à savoir la version féminine de "luron", "joyeux compère, bon vivant et/ou hardi en amour", variante de "luronne", mot moins courant que son équivalent masculin. Dans une  "Collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIème siècle", on trouve la chanson suivante, appelée "Minuit du premier mai":


Voici le mois de Mai:

Il ne faut plus dormir.

Faut aller voir sa mie

À l'heure de minuit.

Lurette à fin luron !

Lurette à luron fin !¹


À moins qu'il ne s'agisse déjà d'un prénom, comme pour le compositeur Jacques Offenbach plusieurs siècles plus tard. "Belle Lurette" est en effet le nom de son ultime opéra-comique, inachevé et créé le 30 octobre 1880, vingt-cinq jours après sa mort. Dans cette pièce, Lurette est une blanchisseuse qui a l'ambition de devenir duchesse.


Enfin, au XXème siècle, c'est l'écrivain Boris Vian qui a été inspiré par le mot "lurette", au point de lui attribuer deux nouvelles significations. Voici ce qu'il écrit dans la préface de son recueil de nouvelles "Les lurettes fourrées":


L'erreur fondamentale de présentation du dictionnaire apparaît dès l'abord, et théoriquement; malgré ce camouflage maladroit, la lurette révèle sa nature: C'EST LE TEMPS FÉMININ. L'expression correspondant à: il y a belle lurette est évidemment: il y a beau temps.

Le second sens du mot lurette, moins connu, semble tout aussi frappant: la lurette est la femelle de l'écureuil. On ne s'étonnera donc point de la généreuse tentative ainsi hasardée: restituer à la lurette l'une au moins de ces significations tout en en précisant une autre. Il y a belle lurette et belle lurette, assure la sagesse des nations. Entre toutes, la lurette fourrée, que l'on glisse dans les intervalles du temps, s'est révélée douce au toucher.²


***


¹Romancero de Champagne, tome II, Chants populaires, Reims, 1863.

²Marc Lapprand, V comme Vian, Les Presses de l'Université Laval, 2006.


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