05/08/2014

Lurette

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Analyse d'un mot qui réserve bien des surprises.


"Il y a belle lurette" signifie "il y a longtemps". Cette locution à la sonorité désuète se décline sous différentes formes: cela fait belle lurette qu'il n'est pas venu ici, je ne l'ai pas rencontré depuis belle lurette. Le mot n'existe aujourd'hui que dans cette locution adverbiale. "Lurette" serait une déformation de "heurette", "petite heure", mot que l'on rencontrait autrefois dans l'expression "il y a belle heurette" qui signifiait précisément "il y a longtemps". Vous aurez noté le procédé consistant à combiner l'adjectif "belle" avec un diminutif de temps pour donner une impression de grande durée, un procédé appartenant au domaine des figures rhétoriques et nommé "litote": on dit le moins pour suggérer le plus. De même, des expressions avec l'adjectif "bon" ou "petit", comme "cela fait un bon bout de temps", "cela fait un bon moment" ou "cela fait un petit moment". En ancien français, "heurette" s'écrivait hurete. Le mot "heurette" comme diminutif de "heure" serait resté vivant dans plusieurs régions françaises, notamment dans le Nord et dans l'Est (CNRTL). La transformation de "heurette" en "lurette" est attestée depuis la fin du XIXème siècle, nous disent les dictionnaires.


Toutefois, bien avant le XIXème siècle, le mot "lurette" semblait posséder une tout autre signification, à savoir la version féminine de "luron", "joyeux compère, bon vivant et/ou hardi en amour", variante de "luronne", mot moins courant que son équivalent masculin. Dans une  "Collection des poètes de Champagne antérieurs au XVIème siècle", on trouve la chanson suivante, appelée "Minuit du premier mai":


Voici le mois de Mai:

Il ne faut plus dormir.

Faut aller voir sa mie

À l'heure de minuit.

Lurette à fin luron !

Lurette à luron fin !¹


À moins qu'il ne s'agisse déjà d'un prénom, comme pour le compositeur Jacques Offenbach plusieurs siècles plus tard. "Belle Lurette" est en effet le nom de son ultime opéra-comique, inachevé et créé le 30 octobre 1880, vingt-cinq jours après sa mort. Dans cette pièce, Lurette est une blanchisseuse qui a l'ambition de devenir duchesse.


Enfin, au XXème siècle, c'est l'écrivain Boris Vian qui a été inspiré par le mot "lurette", au point de lui attribuer deux nouvelles significations. Voici ce qu'il écrit dans la préface de son recueil de nouvelles "Les lurettes fourrées":


L'erreur fondamentale de présentation du dictionnaire apparaît dès l'abord, et théoriquement; malgré ce camouflage maladroit, la lurette révèle sa nature: C'EST LE TEMPS FÉMININ. L'expression correspondant à: il y a belle lurette est évidemment: il y a beau temps.

Le second sens du mot lurette, moins connu, semble tout aussi frappant: la lurette est la femelle de l'écureuil. On ne s'étonnera donc point de la généreuse tentative ainsi hasardée: restituer à la lurette l'une au moins de ces significations tout en en précisant une autre. Il y a belle lurette et belle lurette, assure la sagesse des nations. Entre toutes, la lurette fourrée, que l'on glisse dans les intervalles du temps, s'est révélée douce au toucher.²


***


¹Romancero de Champagne, tome II, Chants populaires, Reims, 1863.

²Marc Lapprand, V comme Vian, Les Presses de l'Université Laval, 2006.


07:15 Publié dans Boris Vian, Culture, Figure rhétorique, Jeux de mots | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | |

Commentaires

LA LURETTE DU TEMPS JADIS

Il y a belle lurette
Qu’à chaque braguette
La joyeuse luronne,
La petite friponne,
La fille joliette,
Plus ne compte fleurette.

Aujourd’hui, bien fini
Pour la petite Nini!
Envolées les heurettes
À faire des galipettes.
Hélas, plus aucun luron
Ne guigne à son cafuron.

Écrit par : Père Siffleur | 11/08/2014

Cher Père Siffleur, vous me rendez gaga ;-)

Écrit par : Olivier | 11/08/2014

Sir Olivier,

Moi?... Je vous rendrais gaga!... Ce n'est aucunement mon intention, je vous l'assure.
Vous permettrez donc qu'un Père Siffleur continue à vous nommer ainsi que ci-dessus: "Sir" Olivier et non "Lady"... Gaga!

Écrit par : Père Siffleur | 12/08/2014

Comme je ne connaissais pas le mot "cafuron", j'ai fait une recherche et je suis tombé sur le "parler gaga", un parler stéphanois proche du parler lyonnais qui dériverait du franco-provençal... Mais peut-être allez-vous m'éclairer davantage quant à l'origine de ce mot... C'est à cela bien sûr que je faisais référence, dissipons tout malentendu. Mais si vous le souhaitez, vous pouvez continuer à m'appeler Sir: j'ai en effet une affection toute particulière pour la Grande-Bretagne et la langue anglaise et je trouve que ce titre me sied fort bien ;-)

Écrit par : Olivier | 12/08/2014

Dear Sir,

Il se trouve que je ne voulais pas comprendre, je passais à côté de Lady Gaga.

Malheureusement, je n'ai pas beaucoup plus de renseignements que vous au sujet de "cafuron"*** si ce n'est qu'en francoprovençal foron est un trou. De foron on passe à furon, mais pour le préfixe "ca-" je n'ai rien trouvé.
Désolé de ne pouvoir éclairer votre lanterne, Sir!

kind regards

*** Si un tiers devait être intéressés: "cafuron" = "petite fenêtre", ou "fenestron" ou alors, "réduit" ou "alcôve"

Exemples:
On ne voit plus rien ! Tu as planté les roses trémières devant le cafuron.
Pierrot ! Si tu ne manges pas ta soupe rapidement, tu iras la finir dans le cafuron !

Écrit par : Père Siffleur | 12/08/2014

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