23/02/2014

Chiche !

 

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Le mot "chiche" est d'abord un adjectif issu du latin ciccum qui désigne une chose de peu de valeur, littéralement "membrane qui sépare les grains de la grenade" (Dictionnaire Gaffiot, 1934). Selon une autre source, "chiche" viendrait de "tchitch-", un radical onomatopéique exprimant la petitesse (Larousse).

Une personne qui est chiche est une personne qui répugne à dépenser ce qu'il faudrait, une personne trop parcimonieuse, mais cet usage est aujourd'hui désuet. On dira plus volontiers que cette personne est radine, avare, pingre ou près de ses sous. En revanche, on peut dire qu'un pourboire est chiche si quelqu'un laisse très peu d'argent ou qu'un repas est chiche si l'on n'a pas eu suffisamment à manger. L'expression "être chiche de quelque chose" a le même sens. Quelqu'un qui est chiche de compliments ou de louanges, c'est quelqu'un qui en distribue très peu, voire aucun. L'adjectif a donné un adverbe: chichement. Vivre chichement, c'est vivre avec très peu d'argent. "Tirer le diable par la queue" ou "se serrer la ceinture" sont des expressions synonymes.

Autrefois, on disait proverbialement: il n'est festin que de gens chiches. Comprenez: les gens chiches font grandement les choses quand ils s'y mettent (sous-entendu lorsqu'ils sont animés par l'espoir que cela pourra leur servir à quelque chose). Ou encore: les gens qui vivent avec une grande épargne aiment à paraître magnifiques dans les occasions d'éclat. Et on appelait "chiche-face" une personne qui avait le visage maigre et que le souci ou l'avarice rendaient pâle¹.

 

Et puis il existe le pois chiche, une légumineuse voisine du petit pois. On serait tenté de croire que "pois chiche" signifie "pois de peu de valeur", mais l'étymologie est différente: il s'agit d'une altération du latin cicer, "pois chiche". Le nom de Cicéron, le célèbre orateur, philosophe et homme d'État romain, vient de là. Au XVIème siècle, on disait pois cice: "Le Pois cice cultivé est un petit Légume, bien près semblable à la Lentille. Il a quatre ou cinq tiges, & là dessus de petites feuilles étroites & divisées."² Au sens figuré, on parle d'un pois chiche pour désigner une verrue. La légende dit que Cicéron lui-même ou l'un de ses ancêtres aurait eu une verrue sur le visage, d'où le nom latin de Cicero. Le mot latin cicer se retrouve aujourd'hui notamment dans l'italien cece, l'allemand Kichererbse et l'anglais chick pea.

Le pois chiche est originaire du Proche-Orient. On peut le consommer tel quel, chaud ou froid, en salade par exemple. On le trouve aussi dans le couscous et les falafels. On peut également l'écraser et le mélanger à une purée de sésame composée d'ail écrasé, de sel et de jus de citron pour le présenter sous la forme d'une sauce appelée "houmous", le terme "houmous" signifiant "pois chiche" en arabe. Dans la région de Nice, on mange la socca, une grande galette fine à base de farine de pois chiche originaire de Ligurie.

 

L'interjection "chiche !" exprime un défi lorsqu'une personne nous provoque et qu'on la prend au mot:

-Tu n'oseras jamais faire ça.

-Chiche ! Chiche que j'ose le faire !

Par cette réplique, on indique à notre interlocuteur qu'on accepte de prendre un risque équivalent à la grosseur d'un pois, c'est-à-dire que l'on ne risque finalement pas grand-chose à essayer.

On rencontre aussi le pois chiche dans l'expression "avoir un pois chiche à la place du cerveau" ou "avoir un pois chiche dans la tête": n'avoir pas une once d'intelligence, être complètement stupide. Vous pouvez, si vous le souhaitez, remplacer le pois chiche par le petit pois, la signification restera identique.

 

Le chiche kebab, lui, nous vient de la Turquie, et ce mot a une autre origine, même si en français il s'écrit de la même manière que l'adjectif. En turc, şiş veut dire "broche". Et şiş, pour des raisons phonétiques, est devenu "chiche" en français. Kebap en turc signifie "viande grillée". Mais lorsqu'on est passé au français, le mot s'est transformé pour donner "kebab". Le chiche kebab est une brochette. À ne pas confondre avec le döner kebab, du verbe turc döndürmek qui signifie "tourner". Il s'agit du sandwich bien connu constitué de viande, agneau ou poulet, qui a tourné sous le grill, que l'on découpe en fines lamelles et que l'on accompagne de salade, de tomates et d'oignons, le tout arrosé d'une sauce blanche à base de yaourt nature. Inutile de faire des chichis, c'est une spécialité vraiment délicieuse dont on ne se lasse pas !

 

¹Dictionnaire de l'Académie française, 1765 et 1835.

²Histoire des plantes, par Robert Dodoens, Médecin de la Ville de Malines, En Anvers, De l'Imprimerie de Iean Loë, 1557.

 

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15/02/2014

Des cliques et des claques

 

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Lorsque l'on part sans prévenir et brusquement d'un endroit, on dit qu'on prend ses cliques et ses claques. Cette expression qui date de la première moitié du XIXème siècle est construite à partir des onomatopées "clic" et "clac" qui existent depuis le XVème siècle. Mais quelles sont ces cliques et ces claques qui imitent le bruit d'un claquement ?

 

Autrefois, dans certaines régions françaises, "cliques" était le nom que l'on donnait à des sabots de bois. Dans d'autres dialectes, "les cliques" voulaient dire "les jambes". Quant aux claques, il s'agissait "d'une espèce de sandales que les femmes mettaient par-dessus leurs souliers pour se garantir de la crotte"¹. Ce que l'on prendrait avec soi pour partir serait donc des chaussure ainsi que ses jambes. En effet, "prendre ses cliques et ses claques" est une expression très proche de "prendre ses jambes à son cou".

Il existe un autre sens du mot "claque" qui expliquerait l'expression:  le chapeau claque, appelé aussi simplement claque, porté par les hommes du monde au XIXème siècle. Il s'agissait d'un chapeau haut-de-forme monté sur des ressorts mécaniques. Il avait l'avantage de s'aplatir d'une simple pression du pouce. De cette manière, il était possible de le porter sous son bras: très pratique lorsque l'on partait précipitamment et que l'on souhaitait ne pas être encombré, en voyage notamment. Ce chapeau pourrait sans problème venir s'ajouter aux chaussure et aux jambes de l'expression.

 

Avec le temps, le sens de l'expression s'est généralisé. Il s'est étendu à la notion de partir en emportant des affaires sans autre précision parce que les cliques et les claques d'origine sont tombés en désuétude. Sauf au Québec où les claques désignent encore des "doubles chaussures en caoutchouc, afin de préserver les bottines de la boue et de l'humidité"².

 

***

 

Le mot "clique", dans le langage familier et utilisé péjorativement, qualifie un groupe d'individus peu recommandables: c'est une dangereuse clique. Le mot est issu de l'ancien français cliquer: faire du bruit. Le mot désigne aussi l'ensemble des clairons et des tambours d'une musique militaire.

 

Une claque, toujours de même origine que l'onomatopée "clac" qui exprime un bruit sec, est le coup que l'on porte avec le plat de la main, généralement sur le visage: donner une claque à quelqu'un. On peut aussi dire: donner une gifle ou, anciennement, un soufflet à quelqu'un.

Une tête à claques, dans le langage familier, est une personne dont le visage a une expression déplaisante ou agaçante.

L'expression "en avoir sa claque" signifie qu'on en a assez, qu'on est épuisé, et "recevoir/prendre une claque", c'est subir une échec, une déception, et plus spécialement une perte au jeu.

Enfin, en France, au XVIIIème et au XIXème siècle, dans le langage du théâtre, la claque était une troupe de gens payés pour applaudir très fort et déclencher ainsi les applaudissements de toute la salle. On parlait aussi de "claqueurs". On disait: faire la claque. Les claqueurs étaient engagés et payés par les auteurs, les directeurs des théâtres et même certains comédiens. La troupe des claqueurs, dirigée par un chef de claque, se séparait pour se répartir dans le théâtre et chacun possédait la liste des passages sur lesquels ils devaient impérativement applaudir. Plus un spectacle était applaudi, plus il avait de chances d'avoir du succès et d'attirer un grand nombre de spectateurs. Cette pratique s'est développée suite à l'apparition toujours plus nombreuse de nouveaux théâtres qui se faisaient concurrence. Elle était aussi bien sûr un moyen pour les comédiens avides de reconnaissance de se démarquer, une rude concurrence existant entre eux également. Plus un comédien était applaudi, plus il se faisait remarquer et devenait la coqueluche des spectateurs, ce qui lui garantissait des engagements futurs.

Mais la claque n'était pas du goût de tout le monde et ne semblait pas fonctionner aussi bien que cela auprès du public, comme l'écrit le dramaturge Émile Segaud dans son pamphlet virulent de huit pages "À bas la claque !" paru en 1849, dont voici un extrait:

"Ainsi, il est bien reconnu que la claque, instituée dans un but de réclame, paralyse toutes les bonnes intentions du public parisien par la répulsion naturelle qu'elle lui inspire, et enlève au caractère de ses manifestations ce cachet de vérité qu'elles ne devraient jamais perdre dans l'intérêt bien entendu de l'art. Qu'on ne croie point que, parce que la claque souligne de ses bravos les passages plus ou moins saillants d'une pièce nouvelle, leur effet en soit doublé. Loin de là, il s'en trouve amoindri. Le public n'aime pas à voir sa sagacité mise en doute, et si on lui montre du doigt ce qu'il faut applaudir, c'est une raison pour qu'il n'en fasse rien. Par tous ces motifs, je demande l'abolition de la claque, sa suppression prompte, sa dissolution complète."

"À partir de 1896, des annonces de suppression de la claque paraissent à intervalle régulier, mais il semble que le système continue comme à l'ordinaire."³

Ce n'est que le 1er mai 1902 que la claque est officiellement supprimée à la Comédie-Française, nous apprend Jimi B. Vialaret dans L'applaudissement, claques et cabales, paru chez L'Harmattan, Paris, 2008.

 

¹&²Hugo Voisard, Glossaire normand-québécois fondé sur le Dictionnaire du patois du pays de Bray (1852) de Jean Eugène Decorde (1811-1881).

³Frédérique Patureau, Le Palais Garnier dans la société parisienne: 1875-1914, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1991.

 

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03/02/2014

Dans la poêle à frire

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Le verbe "frire" a donné naissance à de nombreux mots et à quelques expressions savoureuses.

 

"Frire", c'est faire cuire un aliment dans une poêle avec du beurre ou de l'huile: œuf au plat, steak haché, oignons, etc. C'est un verbe défectif: il n'existe pas dans toutes les conjugaisons ni à toutes les personnes. "Frire" existe au présent de l'indicatif, mais seulement pour les trois premières personnes du singulier. Pour le pluriel, il faut accompagner le verbe "frire" du verbe "faire": nous faisons frire, vous faites frire, etc. C'est pareil pour l'imparfait, le futur et le conditionnel présent, on est obligé de dire: je faisais frire, je ferai frire, je ferais frire. En revanche, cela fonctionne pour le passé composé, le futur antérieur, le conditionnel passé et le plus que parfait grâce à l'auxiliaire "avoir": j'ai frit, j'aurai frit, j'aurais frit, j'avais frit.

 

Le mot "friture" a deux significations:

-L'action de faire cuire un aliment en le plongeant dans de l'huile bouillante. Mais la friture peut aussi désigner l'aliment qui a été frit: une friture d'éperlans ou de goujons, par exemple, ou même simplement une friture ou une petite friture pour parler d'un plat de poissons frits.

-Par analogie de son avec l'huile qui crépite, et au singulier uniquement, la friture décrit aussi un grésillement parasitaire sur une ligne téléphonique, à la radio ou à la télévision. 

 

L'adjectif "friand" aussi vient du verbe "frire". Au XIIIème siècle, l'adjectif s'écrivait friant, du participe présent du verbe frier en ancien français: brûler d'envie. Aujourd'hui, "friand" s'applique à quelqu'un qui est gourmand, qui aime particulièrement un aliment: être friand de chocolat. Mais on peut aussi être friand de compliments ou de romans. Dans la même famille, on trouve le friand qui est un pâté feuilleté garni d'un hachis de viande, ainsi que la friandise, la petite pièce de confiserie ou de pâtisserie bien connue et très appréciée qui se mange avec les doigts.

 

Passons maintenant à la frite, un mot que l'on comprend couramment comme un substantif mais qui est en réalité un adjectif. La formule complète, c'est "pomme de terre frite". Le mot est essentiellement utilisé au pluriel car il est rare que l'on en mange qu'une ! On peut aussi dire "pommes frites" ou "patates frites". Il existe encore d'autres appellations en fonction de leur taille: allumettes, bûches ou pailles. Pas de frites sans friteuse, cet appareil électroménager qui, outre les frites, permet de préparer beaucoup d'autres mets.

Les frites garnissent de nombreux plats populaires dans différents pays. La Belgique a ses moules-frites, la France son steak frites et les Britanniques leur fish and chips. Hé oui, en anglais british, les frites se disent chips. Nos chips ou pommes chips sont pour eux des crisps. En Amérique du Nord, les frites sont des French fries et les chips des (potato) chips. Au Québec, les chips se disent aussi "croustilles", un terme hautement évocateur. Restons au Québec pour une spécialité nommée "poutine": un met roboratif idéal par grand froid, constitué de frites et de cheddar fondu, le tout nappé d'une sauce brune. Le terme viendrait non pas de la Russie, mais du mot britannique pudding: pudding de l'ancien anglais poding, lui-même originaire du mot français "boudin": en Grande-Bretagne, le boudin noir s’appelle d'ailleurs black pudding.

 

Revenons au français avec les expressions "avoir la frite" et "avoir la patate" qui veulent dire "avoir la forme", "'être plein d'énergie". Les amateurs de fruits préféreront dire "avoir la pêche" ou "avoir la banane". Au contraire, si l'on n'est pas en forme avec une tendance à la tristesse et au dépit, on retrouve la pomme de terre dans l'expression "en avoir gros sur la patate".

L'expression "avoir/rouler/faire des yeux de merlan frit" est employée quand une personne a un regard niais ou qu'elle fixe son interlocuteur avec surprise ou stupéfaction. Au XVIIIème siècle, on disait "faire des yeux de carpe frite". Le poisson a changé, mais le sens de l'expression est resté identique en traversant les siècles.

Quelqu'un qui est frit, dans le langage populaire, c'est quelqu'un qui est ruiné: cet homme a tout perdu, il est frit.

Le verbe "se friter" signifie familièrement "se disputer", "se prendre la tête", voire même "se battre": ils se sont frités à la sortie du bar.

Pour finir, le mot "friterie" qui désigne une baraque de marchand de frites. En Belgique, une baraque à frites se dit aussi "friture", un emprunt au flamand frituur.

 

L'illustration vient de http://doyouspeakcocteil.blogspot.ch/ qui propose des traductions littérales d'expressions françaises en anglais "contemporain et raffiné".

 

08:00 Publié dans Anglais, Belgique, Conjugaison, Cuisine; gastronomie, Culture, Québec | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | |