26/12/2013

Du trente et un au trente-six

 

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Dans quelques jours, ce sera le 31 décembre. L'occasion, pourquoi pas, de se mettre sur son trente et un pour sortir fêter le dernier jour de l'année en grande tenue. Reste qu'il s'agit là d'une fausse piste parce que l'expression "se mettre/être sur son trente et un" n’a absolument rien à voir avec le réveillon de la Saint-Sylvestre.

 

Plusieurs hypothèses circulent autour de ce mystérieux "trente et un" qui signifie que l'on s'habille avec ses habits les plus élégants pour une occasion particulière.

 

D'après le "Dictionnaire des locutions françaises" de Maurice Rat (Larousse, 1957), l'expression renverrait non pas à un nombre, mais à un tissu très fin de qualité supérieure et qui coûtait très cher, destiné autrefois aux vêtements des nobles: le trentain. Selon un règlement très strict concernant le travail des tisserands en laine au Moyen Âge, le nombre de fils dont était constitué le trentain devait obligatoirement se monter à trente fois cent fils, d'où son nom. Le terme "trentain" se serait transformé au cours des siècles en "trente un", puis finalement en "trente et un". C'est ainsi qu'au XIXème siècle, vers 1830, serait apparue l'expression "se mettre sur son trente et un", en référence au tissu rare et luxueux avec lequel les nobles se faisaient faire leurs vêtements plusieurs siècles plus tôt. "Se mettre sur" est l'ancienne forme de "s'habiller". "Se mettre sur", en ancien français se mettre sus: "mettre sur soi" le fameux trentain.

 

"Se mettre sur son trente et un" pourrait aussi dériver d'une expression du XVIIème siècle qui avait un sens assez proche, avec en plus une connotation d'appartenance sociale: "se mettre sur le bon bout", c'est-à-dire s'habiller avec le plus grand soin, revêtir le bout de tissu adéquat, forcément de "bon goût", mais aussi parader en prenant de grands airs, montrer que l'on a dépensé beaucoup d'argent pour s'offrir des vêtements élégants. "La cour ne se mit pas seule sur le bon bout, et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie"¹, écrivait La Fontaine en observateur attentif. À la même époque, et jusqu'à la première moitié du XIXème siècle, il existait aussi l'expression "tenir le haut bout"²: littéralement avoir la meilleure place, la place d'honneur, au sens figuré avoir la préséance, dominer, comme le faisaient les riches seigneurs qui trônaient au bout de la table pendant les banquets. Au contraire, le "bas bout" était une place considérée comme beaucoup moins honorable. On disait également de quelqu'un qui avait l'avantage dans une situation qu'il "tenait le bon bout par-devers lui". Aujourd'hui, on dit simplement qu'on tient le bon bout lorsque le succès paraît certain.

 

Selon Littré, l'origine de "trente et un" viendrait encore d'un jeu de cartes qui était très prisé au XIXème siècle dans les milieux populaires et qui s'appelait précisément le trente et un. Pour remporter la partie, il fallait réussir à totaliser trente et un points avec trois cartes de la même couleur. Trente et un: le point gagnant, le point le plus enviable. De même lorsqu'on est sur son trente et un et qu'on se montre sous son jour le plus beau et le plus favorable.

 

Enfin, il serait possible d'envisager le chiffre 31 pour le décomposer en 3 + 1 = 4. "Être sur son trente et un" pourrait alors être compris comme une réplique, sous la forme d'une énigme numérique, de l'expression "être tiré à quatre épingles" qui a exactement le même sens.

 

Au XIXème siècle, on disait également "se mettre sur son trente-six". Cette variante a disparu de notre langage, mais elle est toujours couramment utilisée au Québec où elle signifie le contraire d'"être habillé/attriqué comme la chienne à Jacques"  (http://www.tlfq.ulaval.ca/chronique/11_jacques.pdf). L'expression, apparue en France vers 1870, est attestée en québécois environ dix ans plus tard. Autre nombre, autre mystère, deux autres hypothèses.

 

L'expression reposerait sur un jeu de mots: quatre fois neuf, quatre fois "nouveau", égale trente-six. Autrement dit très neuf, à l'image d'un beau vêtement qui sort tout droit du magasin et que l'on étrenne pour célébrer un événement spécial. Un vêtement d'autant plus flambant neuf que si l'on décompose 36 en 3 + 6, on obtient la somme de 9 (quel que soit le chiffre que l'on multiplie par 9 ou par un multiple de 9, le résultat, une fois décomposé, est invariablement équivalent à 9). En d'autres termes: se mettre sur son trente-six reviendrait à se mettre sur son neuf.

 

Le nombre trente-six pourrait aussi être compris dans le sens de "rare", "exceptionnel", comme dans l'expression "tous les trente-six du mois": je vois cette personne une fois tous les trente-six du mois, c'est-à-dire très peu, presque jamais³. On pense aussi à la formule "il n'y a pas trente-six solutions": il y en a une, éventuellement deux, mais pas davantage. Ou encore à "il n'y a pas trente-six façons/moyens de faire quelque chose": il n'y a qu'une seule façon, qu'un seul moyen d'y arriver. "Se mettre sur son trente-six": s'habiller de manière beaucoup plus élégante que d'habitude pour une occasion qui n'est pas près de se reproduire, voire qui ne se reproduira plus jamais.

 

¹Théodore Lorin, Vocabulaire pour les oeuvres de La Fontaine, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, Comon Éditeur, 1852.

²Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, par Philibert-Joseph Le Roux, À Amsterdam, chez Zacharie Chastelain,  1750; et Dictionnaire de l'Académie française, 1835.

³Claude Duneton, La puce à l'oreille, Éditions Stock, 1978.

 

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19/12/2013

Pas de fêtes de fin d'année sans guirlandes !

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Un mot de saison à quelques jours des fêtes de Noël.

 

Le mot "guirlande" vient de l'italien ghirlanda qui a donné guerlande en ancien français au XIVème siècle. C'est au XVIème siècle que guerlande est devenu "guirlande".

 

À l'origine, le mot désigne un motif ornemental inspiré de la nature, chaîne de fleurs, de feuillage ou de fruits peinte ou sculptée que l'on trouvait dans les palais à l'époque gréco-romaine. Les guirlandes servaient à mettre en valeur les frises et les décorations murales. On suspendait aussi des guirlandes naturelles composées de différentes espèces de feuilles, de fleurs et de fruits aux portes des temples lorsqu'il y avait des fêtes car la guirlande symbolisait l'abondance et la célébration. En architecture, la guirlande est également appelée "feston". Outre les palais mentionnés plus haut, elle figure à l'intérieur et à l'extérieur des monuments et des salles d'assemblées, elle embellit des fenêtres, des portes, des piédestaux, des autels et des tombeaux.

 

Aujourd'hui, une guirlande désigne couramment un cordon décoratif que l'on pend ou que l'on enroule autour de quelque chose. La guirlande qui orne les branches du sapin de Noël est un grand classique, mais il existe toutes sortes de guirlandes: confectionnées avec des fleurs, du papier découpé ou des ampoules électriques pour une guirlande lumineuse que l'on prend plaisir à accrocher aussi bien à Noël qu'en été sur les terrasses. "Girandole" est l'autre nom d'une guirlande lumineuse servant d'enseigne ou de décoration pour une fête. On dit "former", "composer" ou "tresser" une guirlande. Les guirlandes sont aussi présentes dans la nature: on parle de guirlandes de lierre ou de glycine parce que ces plantes ont la particularité de pousser sous la forme de longues tiges qui s'enroulent sur elles-mêmes.

 

Un verbe dérive du mot "guirlande": "enguirlander". Au sens premier qui date du XVIème siècle, ce verbe signifie "décorer avec des guirlandes". Mais aujourd'hui, on ne dit plus: J'ai enguirlandé mon sapin de Noël. Le verbe a acquis une autre signification au début du XXème siècle: gronder, réprimander quelqu'un. Lorsqu'on enguirlande quelqu'un, on utilise une antiphrase, une figure de style consistant à utiliser un mot dans un sens opposé à sa signification véritable. Littéralement, "enguirlander quelqu'un", c'est le couvrir de guirlandes, le couvrir d'éloges au sens figuré, alors qu'on exprime exactement le contraire !

 

Il existe un peintre italien qui s'appelle Domenico Ghirlandaio. Ce peintre a vécu à Florence au XVème siècle. Il tire son nom de l’activité de son père, orfèvre, qui créait des guirlandes pour les coiffures des dames: en italien, ghirlandaio signifie en effet "fabricant de guirlandes".

 

À Paris, à la Bibliothèque nationale de France, on peut admirer un manuscrit poétique du XVIIème siècle appelé "La Guirlande de Julie": un recueil de soixante-deux poésies écrites en l'honneur de la fille du marquis et de la marquise de Rambouillet dont le salon était le lieu de rendez-vous littéraire de nombreux aristocrates, avocats et écrivains célèbres. Parmi eux, le duc de Montausier qui tomba amoureux de Julie et demanda aux habitués du salon d’écrire des madrigaux où chaque fleur d'une guirlande, parmi lesquelles la tulipe, la violette et la fleur de grenade, chante les louanges de la jeune fille.

 

"La guirlande, ou les fleurs enchantées" est un acte de ballet composé par Jean-Philippe Rameau. L'acte de ballet est un genre lyrique combinant spectacle, musique et danse qui était très en vogue en France au XVIIIème siècle. "La guirlande" raconte l'histoire de Zélide et Mirtil, deux amants qui possèdent des guirlandes de fleurs magiques ayant la propriété de rester fraîches aussi longtemps qu'ils restent fidèles l'un à l'autre. Mais un jour Mirtil courtise Amaryllis, et sa guirlande commence à se faner...

 

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11/12/2013

Escalade, royaume et papillottes

 

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L’Escalade est la fête qui a lieu chaque année à Genève au mois de décembre. Les festivités commenceront vendredi 13 pour s'achever dimanche avec le traditionnel cortège costumé dans la vieille ville aux lueurs des flambeaux. Beaucoup considèrent la commémoration de cet événement comme la "fête nationale" genevoise.   

 

L’Escalade célèbre la victoire de Genève, cité protestante, sur les troupes du duc de Savoie qui ont tenté de s’emparer de la ville dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602. Depuis 1535, Genève était indépendante politiquement et économiquement, elle était associée aux républiques helvétiques telles que Berne et avait la France d'Henri IV pour allié. Ce dernier aurait d'ailleurs averti les autorités de Genève d'une attaque imminente de leur ville par la Savoie. Les autorités auraient répliqué : "Les Savoyards ne sont pas des oiseaux, nous les verrons bien arriver."                                                            

 

À l’époque, la Savoie était un duché, un État indépendant qui ne faisait pas encore partie de la France. Ce n’est qu’en 1860 que la Savoie a été rattachée à la France. En 1602, tout comme ses prédécesseurs, le duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er, dit "le Grand", voulait envahir Genève parce qu’elle était déjà en ce temps-là une ville riche qu'il souhaitait reprendre pour en faire sa capitale. Il désirait aussi y réintroduire la foi catholique. Sûr de lui, le duc aurait déclaré "vouloir fêter Noël à Genève".                                                                                                         

Cet assaut a été appelé l’Escalade parce que les Savoyards ont escaladé les murailles qui entouraient la ville avec des échelles: ils n’avaient pas d’autre choix puisqu'en ce temps-là Genève était entourée de fortifications. Bons tacticiens, les Savoyards avaient choisi la nuit du 11 au 12 décembre parce qu'à cette époque de l'année les nuits sont particulièrement longues et noires. Ce qu’il y a de particulier avec la bataille de l’Escalade, c’est que tous les citoyens valides, jeunes et moins jeunes, ont lutté contre les Savoyards. Alertés par le tocsin de la cathédrale, les gens ont sauté de leur lit, saisi des armes ou tout ce qui était suffisamment coupant et tranchant pour faire office d’arme et, prenant à peine le temps de revêtir quelque chose de chaud par-dessus leur chemise de nuit, sont venus prêter main-forte aux soldats. La bataille a fait rage dans tous les coins de la ville et, face à la détermination du peuple, les Savoyards ont fini par abandonner.

 

Parmi les citoyens célèbres qui ont pris part au combat, il existe une figure populaire incontournable: la Mère Royaume. La Mère Royaume, de son nom de jeune fille Catherine Cheynel, était lyonnaise. Son mari s’appelait Pierre Royaume. Tous les deux avaient fui la France et les persécutions contre les Huguenots, les protestants, pour se réfugier à Genève. Le couple avait quitté la France suite au massacre de la Saint-Barthélemy à Paris en août 1572, qui avait causé la mort de plus de trois mille protestants. Catherine et Pierre Royaume ont eu quatorze enfants, on leur connaît aujourd’hui environ six cent descendants directs encore en vie. La Mère Royaume a certainement été l'une des premières personnes à se rendre compte de la présence des Savoyards qui commençaient à envahir la ville au milieu de la nuit. La légende dit qu'en les voyant passer en bas de sa maison, elle a empoigné sa marmite de soupe aux légumes qui reposait dans sa cheminée pour la jeter sur leur tête, attirant ainsi l'attention des gardes qui, jusque-là, buvaient des coups et jouaient aux cartes bien au chaud dans leur guérite. Ils donnèrent l'alerte, et c'est à ce moment-là que la bataille a commencé.                                      

 

Grâce au geste spontané de la Mère Royaume, on mange à l’Escalade des marmites en chocolat remplies de légumes en massepain et de papillotes avec un pétard à l’intérieur. Le pétard est là pour rappeler les coups de feu qui ont retenti dans la ville cette nuit-là. Les premières marmites en chocolat ont commencé à être produites vers 1830. La tradition, c’est de casser la marmite avant de la manger. Les enfants le font à l’école, il est également courant de le faire entre collègues sur son lieu de travail. Selon la coutume, la personne la plus jeune et la plus âgée du groupe se tiennent la main et frappent un grand coup sur la marmite en prononçant la fameuse phrase: "Ainsi périrent les ennemis de la République !" Il est aussi aussi traditionnel de chanter le "Cé qu'è lainô", "Celui qui est en haut", l'hymne en patois genevois écrit en 1603.

 

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